Engagement (3/3) - La bêta-lecture

Qu'est-que c'est ça, la bêta-lecture ?

Spoil : Définition toute personnelle basée sur mon XP chez Cocyclics et sans grande originalité, plein d'écrivains pratiquent sans cesse.

C'est tout simplement relire le texte d'un ami pour lui donner un avis détaillé.

Dans le détail, c'est à dire commenter l'ensemble (cohérence, attachement, sentiments, etc.) et chaque phrase, chaque mot, parce que tout se joue parfois sur un mot ou une tournure. On utilise activement le mode révision ! Quand on ne connaît pas bien l'autre, on évite de reformuler pour que l'auteur/autrice garde la main et trouve la solution qui lui convient plutôt que de le téléguider. Quand on se connaît bien, on peut aller plus loin, parce que l'autre sait nous dire non (bon apprentissage d'ailleurs pour savoir se corriger sans se vexer, mais aussi dire non, parfois, à l'éditeur en argumentant).

L'état d'esprit, c'est la bienveillance : dire ce qui ne fonctionne pas est une chose, mais dire ce qui fonctionne, et pourquoi, c'est drôlement important aussi parce que, de mon point de vue et ce n'en est qu'un parmi tant d'autres, faire un livre ressemble à faire de la mayonnaise dans le noir : on ne sait si c'est bon qu'en rallumant la lumière. Or avant d'envoyer à l'éditeur, l'ami d'écriture est précieux pour jouer au goûteur.

Dans les faits, ça suppose de bien connaître sa grammaire, parce que dire simplement "cette phrase ne fonctionne pas" n'est pas d'une grande aide. C'est bien plus intéressant de pointer un déséquilibre entre le complément de lieu et le sujet, l'emploi maladroit d'un verbe, la présence bienvenue d'une allitération ou la beauté d'une métaphore filée. Si on ne maîtrise pas tout ça, c'est l'occasion de l'apprendre (avec ou sans ces termes spécifiques).
Car la bêta-lecture apprend autant au bêta-lecteur qu'à l'auteur du texte : repérer les points forts et les points faibles d'un ami permet de mieux travailler les siens, de les nommer, de les conscientiser. Pour ma part, la bêta, c'est essentiel, car ma quête d'écriture est depuis le début de prendre conscience de mes effets, pour mieux faire la mayonnaise dans le noir.

Quand j'ai la chance de bêta-lire un collègue, je suis aux anges. Tout a commencé avec Lise Syven, comme d'habitude : on nageait tranquille à la piscine en parlant de son texte de l'époque. Et là, je lui ai proposé d'appliquer ce que j'avais appris en stylistique avec mon professeur favori, Jacques Dürrenmatt, à son roman. Elle a trouvé ça bien, elle a cherché sur le net d'autres gens qui pratiquaient la bêta (ça existait, bien sûr, mais on ne le savait pas) et avec d'autres amis, elle a fait un édifice, une maison de la bêta-lecture pour les écrivains en herbe : Cocyclics.
Certains, à l'époque, ont eu peur que ça ne devienne une "école", un formatage, alors qu'on n'a jamais eu de recette de ce qui était bien ou pas (à part la bienveillance), on arrivait avec nos goûts, nos compétences et on faisait au mieux. On nous a dit qu'on était des bisounours, que c'était illusoire. Mais après des dizaines de publications aussi variées que celles des anciens de Cocy, je crois qu'on n'a plus à prouver quoique ce soit, n'en déplaise aux grincheux.

Parfois les éditeurs sont mal à l'aise avec l'idée qu'ils ne soient pas les premiers à lire et faire corriger, mais je crois qu'ils ont tout à y gagner d'autant qu'au final, ils ont le dernier mot.

Sur Cocy, j'ai bêta-lu des dizaines de textes, des romans, j'ai été beaucoup lu aussi — de vieilles amies se rappellent avoir bêta-lu les premières lignes des Affamés ! — et j'ai trouvé ma team, celle avec qui je travaille toujours : Lise Syven, bien sûr, Maëlig Duval, Cindy van Wilder, Nadia Coste et Agnès Marot. Je travaille avec Paul Beorn aussi, même si on ne s'est pas bêta-lu depuis longtemps (appel du pied), et avec Gauthier Guillemin, ce qui est fort réjouissant. Tiphaine Gimeno m'a fait confiance aussi et j'attends le roman de Celia Deiana (encouragements pour le nano !). À l'occasion, je lis d'autres copains, y compris des gens que j'admire, je suis fière et j'apprend, j'apprend, j'apprend.

Bref, sans la bêta, je n'en serais pas là, et j'ose espérer que les romans de mes copains s'en portent mieux aussi !

Voilà, on a fait le tour de mon engagement, je crois. GGG, speed-dating, bêta-lecture. Bien sûr, il y a d'autres combats que je pourrai mener : je suis moins investie que d'autres de mes collègues dans la défense de nos droits professionnels, parce que tout ça m'occupe trop et je les remercie (Florence Hinckel, Manu Causse, l'équipe de la Charte). J'essaye de faire à ma mesure et pour l'instant, ça me va bien.

Là, du coup, je me demande pourquoi j'ai besoin de dire ça, de l'étaler. Mais après tout, c'est mon journal désintimisé, j'y fais bien ce que je veux. Je crois surtout que j'ai besoin de faire le point en ce moment... c'est sans doute que je me prépare à sauter dans un nouveau train.

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