Écrire par amitié

Tout à l'heure, alors que nous traversions la campagne gelée avec mes filles, nous écoutions la si plaisante voix de Vincent Ferré, invité de Matthieu Garrigou-Lagrange pour parler de Tolkien dans La Compagnie des auteurs, en 2018. Et Vincent y disait quelque chose qui m'a beaucoup touchée et que je vous livre ici :

"Tolkien a toujours raisonné comme ça, en travaillant en collaboration, [..] en rencontrant C.S. Lewis, il a fait une autre sorte de projet, c'est encore un texte adressé à quelqu'un, c'est dans l'amitié qu'il a travaillé, qu'il a écrit. Tolkien a permis à C.S. Lewis d'être publié, il l'a beaucoup encouragé. C.S. Lewis a d'abord joué un rôle extrêmement important pour lui en lisant les textes, en lui faisant des remarques [...] Tolkien avait un lectorat extrêmement intéressé, capable de le comprendre et d'entendre les différents niveaux de lecture du Seigneur des Anneaux. Cette amitié est fondamentale."

"C'est dans l'amitié qu'il a travaillé, qu'il a écrit." Cela résonne particulièrement et m'émeut car je m'y reconnais parfaitement. J'ai écrit et j'écris encore par amitié, dans l'amitié. Moana est né grâce à Lise Syven, j'ai proposé 14-14 à Paul Beorn pour le plaisir de travailler avec un ami. Adèle sera toujours lié à Nadia Coste qui m'a présenté Xavier pour qui j'ai écrit Le Manoir en folie, édité par son ami Jean, à sa mort et puis il est devenu 42 jours grâce à l'amitié de Barbara. Et ainsi de suite... 

Chacun des mes livres est une histoire d'amitié. Et surtout, chacun est adressé à quelqu'un. Je ne sais pas si vous autres, écrivains qui passez par ici, avez cette façon de communiquer avec vos amis ? De leur adresser des textes ?


Mes amies d'écriture sont si importantes pour moi que je leur consacre mes pensées, mon temps et mon énergie autant qu'à l'écriture même, non par pure bonté d'âme cependant, car cela n'aurait aucun sens et je ne suis pas assez bonne pour cela ! Mais dans une synergie qui nous permet d'avancer et de progresser. Je suis si heureuse de les lire et leur regard est si essentiel. Que ferais-je sans elles ? Pour nous amuser, nous nous cachons dans les livres des unes et des autres, à travers des clins d'oeil, des références et parfois nos propres noms.

J'ai achevé la semaine passée, dans le fauteuil de ma chère Lise, un livre dont j'ai envoyé en feuilleton les chapitres à mon amie Maëlig durant le deuxième confinement, pour la distraire en ces temps tristes de 2020. C'est ce dont je suis le plus fière. Non pas d'avoir écrit le livre, mais d'avoir écrit pour elle, parce que cela donnait du sens à cette histoire farfelue d'équilibre et de chaos, sur une planète volcan, quand au dehors plus rien ne semblait sensé. J'ai suivi en cela George Sand qui dit, dans sa préface de La Petite Fadette, "Mieux vaut une douce chanson [...] que le spectacle des maux réels renforcés et rembrunis encore par les couleurs de la fiction." Et là encore, Tolkien résonne à travers ce qu'en dit Vincent Ferré, "parler du monde contemporain par le détour du merveilleux pour défamiliariser le lecteur [...] L'idée de Tolkien, c'est que le lecteur suspense son incrédulité, accepte, entre complètement dans l'histoire et que, lorsqu'il referme le livre, voit le monde différemment." C'est la définition même de ce que nous faisons, nous les auteurs et autrices de l'imaginaire et qui a repris tant de sens pour moi cette année, que j'ai choisi d'aller vers la pure fantasy, plutôt que de poursuivre dans l'anticipation. Nous parlons souvent avec passion, avec Lise et Maëlig, de ce que nous faisons du réel dans nos récits, de notre façon de lui tordre le cou aussi et de nos techniques pour que le lecteur suspende son incrédulité.

Et bien sûr, en écoutant le passage sur Lewis et Tolkien, je pense aussi à celui de mes amis d'écriture qui l'admire tant qu'il s'est débrouillé pour naître alors que s'éteignait le maître ! Blague à part, Gauthier en est surtout un grand connaisseur, avec qui j'ai passé aussi un pacte après l'avoir poussé à publier, et qui m'aide tant ! Autant que je l'aide, j'espère. Il entend les différents niveaux, et en voit plus que moi, mais ne me fait jamais l'injure d'en parler si je ne le fais pas ! Ou peut-être que je fais comme Tolkien avec Lewis et que je n'écoute pas quand ça me déplaît... ma mauvaise foi me trompe moi-même.

De fait, j'aime encore plus ce bon vieux Tolkien qui me semble de plus en plus gentil et aimable au fur et à mesure, et je dois beaucoup à Vincent pour cela, à l'exposition qu'il a faite à la BNF et où j'ai découvert un homme derrière le mythe et à cette émission dont bien d'autres passages m'ont, je le dis sans exagérer, plongée dans le ravissement. Les oeuvres et leurs auteurs me semblent bien plus familiers à travers ces regards passionnés et cela permet non seulement de mieux les lire, mais sans aucun doute, de mieux écrire, il me semble !


Vous trouverez donc l'émission au complet par ici : https://www.franceculture.fr/emissions/la-compagnie-des-auteurs/tolkien-14-une-vie-ordinaire

Et vous pourrez en profiter pour écouter le passionnant chercheur Édouard Kloczko qui, à mon grand ravissement est d'origine lettone et en parle au début de l'émission. (cf mon prochain roman à paraître qui se passe en Lettonie)

* La photo de la tombe de Tolkien provient de mon propre album puisque je suis allée en pèlerinage à Oxford il y a quelques années, sur ses traces ainsi que celles de Lyra et Harry, bien sûr.

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