Toute ensevelie du dehors

Il se passe quelque chose ; après ces temps agités par le travail et les émotions, un nouveau jour se

lève et il s'accompagne de nombreux témoignages doux de la part de tous et de l'aboutissement de certains projets en cours. Une page se tourne puisque de nombreuses choses s'achèvent et mon agitation intellectuelle me semble s'apaiser soudain pour laisser place à la création.
Ça y est, j'écris de nouveau.
J'attendais cela avec une immense impatience depuis que j'avais fini le premier jet de 8848 mètres, début septembre.
J'attendais cela depuis plus longtemps encore... depuis que j'ai conçu ce roman que je veux écrire maintenant, enfin... ces romans, il y en a trois.
J'avais tout préparé : les livres de 2019 sont quasi-prêts, ceux de 2020 dans les tuyaux aussi et voici enfin que j'ai devant moi des mois et des mois pour écrire cette trilogie.
Mercredi, quand j'ai eu enfin achevé ce que je devais finir pour avoir la tête libre, j'étais fébrile et je ne savais trop où me tourner. Hier, enfin, j'ai pu écrire. Je suis heureuse.

Hannah Arendt
Mais avant de m'absorber entièrement dans cette écriture auréolée de tant d'envie, je voulais encore partager quelques éléments que j'ai trouvés pendant cette période agitée ; pour préparer la trilogie, mais aussi, en fait, pour soigner ce qui m'a bouleversée dernièrement – le projet qui meurt, le livre qui ne se vend pas comme je l'espérais, le sentiment de voir le fascisme s'installer – j'ai lu des textes d'Hannah Arendt et certains succédanés de sa pensée sur internet (je ne pouvais pas tout lire d'un coup. Wikipédia est mon amie).

Voici quelque chose que j'en ai tiré.

Je me suis intéressée à la distinction qu'elle établit entre travail, création et action, les deux premiers relevant de la sphère privée, la seconde, bien sûr, de la sphère publique et du politique, attendu qu'"être libre et agir ne font qu'un". Elle dit aussi, et surtout, que l'action est parole.

Mona Chollet
J'ai lu aussi, dernièrement, un article de Mona Chollet, que Lise Syven m'a gentiment signalé parce qu'elle m'y cite (je suis très flattée) et j'y ai trouvé ceci :
" Je n’arrive pas à comprendre le saut conceptuel qui amène à postuler que quelqu’un qui a écrit un livre sera forcément désireux ou capable de parler devant un public. Il me semble que les deux exercices requièrent des dispositions aux antipodes les unes des autres. Certains ont la chance d’être pourvus des deux sets de qualités : pour eux, l’expression écrite et l’expression orale se complètent."

Ce qui m'intéresse particulièrement, là, c'est la distinction entre les deux process. Si la création de l'oeuvre relève de la sphère privée et la parole agissante relève de la sphère publique, elles peuvent se compléter mais non pas se confondre.

Jusque-là, je faisais les deux en étant mal à l'aise car je ne comprenais pas bien ce qui faisait le pont et j'avais le sentiment qu'on me demandait de rentrer dans ma sphère privée, d'ouvrir la porte sur le bureau de travail pour en dévoiler une image exacte, qui permette de comprendre les livres.

Je parlais donc des heures entières à des enfants dans les classes, à des adultes dans les conférences, avec le sentiment mitigé d'agiter la soupe dans le chaudron sans qu'il en ressorte réellement quoique ce soit de vrai. Bien sûr, à force, je définissais de mieux en mieux ce que j'avais à en dire, de ce fameux processus, mais mon objectif n'était pas clair jusque là : je croyais devoir en faire une description objective, quelque chose de vrai, de sincère et donc de non construit. Comme je n'y arrivais pas, je construisais quand même.
Photo d'Anthony Vaccarello
Souvent, dans ces cas-là, je parlais d'inspiration, de méthodes, de mes sources ou des évènements qui ont fait naître les livres, je parlais des intentions, je parlais des objectifs, je parlais, je parlais... et je dérapais parfois, au détour d'une question, je sortais de ce qui était attendu, mais que je n'avais pas compris, et j'étais soudain dans l'intime. Et j'avais l'impression alors d'être mise à nue et je voyais bien sans le comprendre, que cela n'était pas ce qu'on attendait du tout de moi. Je savais déjà gérer les masques, bien sûr, ce n'est pas pour rien que j'ai un pseudo. Mais comme je voulais être sincère à tout prix, je le laissais tomber parfois et je me trompais alors : les gens qui regardaient à ce moment-là ne se rendaient pas compte qu'ils voyaient le vrai visage, ils pensaient voir un autre masque alors que j'étais nue, ils voyaient ma gêne sans en saisir la cause et je perdais pied. Ou bien, pire, ils croyaient que je n'avais pas de masque, jamais, et c'était leur mentir car tout le monde en porte, tout le temps.

Encore Hannah Arendt
Hannah Arendt disait dans un discours dont j'ai déjà oublié la source précise – je perds mes bonnes habitudes, je sais juste que c'est dans Responsabilité et jugement, c'est Jérôme Kohn qui la cite – qu'elle est "quelqu'un qui est "identifiable" sans être "reconnaissable", c'est-à-dire qu'une cécité unique persiste à travers les masques interchangeables que l'acteur arbore pour jouer son rôle sur le "grand théâtre du monde" et dont elle porte un exemplaire en parlant."

C'est à moi de maîtriser cela. Ma parole n'a pas à révéler l'intime, elle n'a pas à être vraie, c'est une illusion de croire qu'elle peut l'être et ce n'est pas ce qu'on attend de moi. Non, non, tout ce qu'elle doit, c'est être juste.

La parole qu'on me demande de porter sur le processus de création doit donc être construite et assumée séparément de la création, qui est du domaine privé, sinon je vais continuer à me prendre les pieds dans le tapis. Je dois construire le discours destiné à la sphère publique pour rendre compte de ce qui est privé sans y entrer, comme un objet à part entière qui sera juste et plein, sans failles intimes. Créer des masques, les mieux ouvragés qui soient, les plus justes surtout, pour que les lecteurs qui sollicitent ma parole puissent identifier mon rôle et faire coïncider cette expérience d'échange public avec l'expérience, privée, qu'ils vivent en lisant mes livres dans le creux de leur fauteuil moelleux. Pas mentir ou travestir, non, non. Juste construire la parole. Avec de la distance. Je ne me sentirai plus dénudée au détour d'une question et je serai alors pleinement à ma place, dans mon rôle.

En fait... je ferai ce que je fais ici, depuis le début. C'est tellement plus facile à l'écrit. J'espère que tout cela ne vous semblera pas trop bête. J'ai l'impression d'être une poule avec un peigne, parfois, alors que tout cela est sans doute bien plus simple évident pour les autres !

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