Comment pouvons-nous espérer parler des choses qui nous concernent vraiment ?

(Dessin de Elesq)
Il y a quelques mois, je rédigeais un article sur les montagnes russes du métier d'auteur qui me semblait circonscrire un peu mon sentiment : https://augredemeshumeurs.blogspot.com/2018/11/les-montagnes-russes.html

Mais la vie fait qu'on n'en a jamais fait le tour !

Aujourd'hui, j'ai l'impression d'être à la fois dans le creux et au sommet et je peine à nommer ce point précis.

(photo de Laura Williams)
Un projet est sorti de sa gangue, il éclot doucement, déploie ses pétales et ça me bouleverse parce que c'est un roman pour lequel j'ai vraiment creusé au dedans. J'ai fouillé le sable dans mon propre corps pour en sortir des sensations, des ressentis, ces petits éclairs de perception non intellectualisés qui font qu'on se sent vivre. On se sent exister, être au monde parce qu'on est sans cesse touché, bousculé, effleuré, écorché par les éléments, par les autres, par nous-même. C'est ça que j'ai cherché. Ce roman-là va sortir, il s'apprête et se toilette, on avance bien. Je suis au sommet, je vois loin et je suis heureuse. Le meilleur moment, quand on a fini de s'arracher les tripes et de se tordre les neurones, qu'on peut prendre du recul pour corriger, conscientiser, améliorer.

Et puis, il y a l'autre roman, celui qui ne se fera pas. Et là, c'est... pfff. C'est fini, il était là, presque prêt, et puis, pouf, il a disparu des radars. Nada, sorti, out. Il ne verra pas le jour et c'est mieux comme ça. Il cède la place à un autre projet, plus grand, ou du moins plus juste, que ce que je peux faire moi donc je sors du jeu.

N'empêche que ça fait un trou, là où on a creusé le sable pour le sortir de soi, ça laisse un sentiment bizarre que j'ai du mal à définir...
Allez, je tente :
1/ C'est comme quand tu ne peux pas finir ta tasse de café parce que quelqu'un a débarrassé la table avant la dernière gorgée... Pfff. Moi, ça me parle, mais je ne suis pas sûre d'être comprise sur le coup.
2/ Quand les enfants sont absents, que la maison est un peu trop vide, que tu ne sais pas vraiment pourquoi tu fais à manger parce que c'est pour toi toute seule. Mouais. C'est pas triste, c'est plutôt un moment cool où tu bouffes des tartines au beurre sur un bout de table et que tu te lèches les doigts.
3/ Quand le gâteau a senti bon tout du long, avant de brûler inexplicablement et qu'il ne te reste que l'odeur et la frustration. Pas mal...
4/ Quand tu trouves un objet parfait pour l'offrir à ton ami, mais que cette personne n'est plus là.
Non. Trop dramatique.
5, 6, 7/ Une locomotive abandonnée, un ponton vide, une carcasse de voiture... Ah non, c'est trop fort, ce n'est pas si grave.

8/ C'est plutôt comme un parapluie cassé. C'était la question de Paul Auster dans Cité de verre : Est-ce qu'un parapluie cassé mérite encore le nom de parapluie puisqu'il ne pare plus rien...

Allez, je le cite, la conclusion apportera du grain à moudre à cet article foutraque :
"Si vous arrachez le tissu du parapluie, reste-t-il un parapluie ? Vous déployez les baleines, les mettez au dessus de votre tête, vous allez sous la pluie et vous voilà trempé. Est-il possible de continuer à appeler cet objet un parapluie ? En général, on le fait. À l'extrême, on dira que le parapluie est cassé. Selon moi, c'est une grave erreur, c'est la source de tous nos ennuis. Du fait qu'il ne peut plus remplir sa fonction, le parapluie n'en est plus un. Il peut bien y ressembler, il se peut que dans le passé il en ait été un, mais maintenant il s'est transformé en autre chose. Or, le mot est resté le même. Par conséquent, il ne peut plus exprimer la même chose. Il est imprécis ; il est faux ; il cache ce qu'il est censé révéler. Et si nous sommes incapables de nommer une chose ordinaire, un objet de tous les jours, comment pouvons-nous espérer parler des choses qui nous concernent vraiment ?"

Bref, pour l'instant,  je suis dans le creux et je suis au sommet. Et ça me donne l'impression de flotter, de bégayer, d'être floue. Je ne sais pas comment conclure un tel constat. Heureuse, envie de sauter partout et triste, envie de me rouler en boule sous ma couette. Comment on nomme ça ? Ça m'agace.

Peut-être que le plus simple est de laisser parler quelqu'un d'autre :

"Le rassurant de l'équilibre, c'est que rien ne bouge. Le vrai de l'équilibre, c'est qu'il suffit d'un souffle pour faire tout bouger." Gracq

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Le miroir d'un moment

Tous à poils

La carte du tendre