Les montagnes russes

Il y a des jours comme ça où on est dans le train, très tôt, pour aller voir des élèves qui ont lu votre livre, on est les Vrp de la création litteraire, on vend du rêve. On s'est couché trop tard, c'est pas raisonnable. On s'est levé trop tôt et ça explique les métaphores éculées. On a passé des jours éprouvants avant ce jour-là, on a encore beaucoup de travail après ce jour là. On regarde par la fenêtre les lumières dans le noir, on pense à tous ces gens qui se sont levés trop tôt aussi. On est un peu fatigué.
C'est un de ces jours ou on se demande pourquoi. Pourquoi j'écris encore, pourquoi je fais ce métier ? C'est les montagnes russes ce métier, c'est le grand huit, la grande peur, la belle montée, le sommet glorieux, la dégringolade fulgurante, l'apaisement passager, le hurlement de peur, le rire de joie pure.
Pourquoi ?
On fait des listes.
Il y a les enfants qui vous accueillent tous plein de joie et de questions, les lecteurs qui vous suivent depuis des années, les libraires qui sont fiers de présenter leur boutique à merveilles, des collègues qui partagent un bout de leur univers avec vous, les représentants qui vous soutiennent et vous défendent, les équipes d'édition qui cuisinent avec vous pendant des mois pour faire ces beaux gâteaux. Il y a les galères aussi, les délais intenables, les angoisses insomniaques, le banquier fâché, les comptes d'apothicaire, les incompréhensions majeures, les incompréhensions mineures, le sentiment d'être méprisé, les refus, les choix douloureux, le syndrome de l'imposteur, les urgences éprouvantes, les latences affolantes, les silences désespérants, l'épuisement inquiétant.
Il y a surtout la liberté d'être un artiste, une place à part qui donne des ailes.
C'est un vacillement permanent. Comme si on passait son temps à faire la mise au point pour prendre la photo et que le sujet changeait de pose avant qu'on ait appuye sur le bouton, à chaque fois, tous les jours, plusieurs fois par jour, parfois dans la même heure. Le sommet, le gouffre, le sommet, le gouffre, le sommet... Le gouffre.
Pourquoi je continue
Là tout de suite, j'en sais rien, mais dans une heure, quand je serai avec les enfants, je me dirai : je sais. Et puis peut-être que dans quatre heures, ou demain, je ne saurai plus, de nouveau.
Pourtant. Pourtant là, tout de suite, au moment où je me dis que cette vie n'est pas pour moi, j'écris. Mon premier réflexe, c'est d'écrire pour partager. J'écris encore, j'ecris toujours. C'est mon noyau, c'est mon feu, c'est ma force.
Les montagnes russes.

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