De l'écriture

Alors que je finis de lire Linea Nigra de Sophie Adriansen, un bien beau livre, qui remue beaucoup de choses et de souvenirs, je m'interroge.


Je lis mes amis : je parle avec eux et ensuite je les lis, et inversement. Nous partageons nos livres et nos mots et je peux les entendre de deux manières : l'une qui appartient à tout le monde et l'autre qui n'appartient qu'aux artistes entre eux. Car je sais écrire et je sais comment ils écrivent : je peux donc les entendre dans la façon dont ils mettent en forme leur propre matière, leur propre regard sur le monde. Là, je lis Sophie et je sens, devine la façon dont toute sa merveilleuse personne a créé le livre,  je sais un peu du mélange entre sa propre matière et la fiction et cette lecture est d'autant plus émouvante. J'ai ressenti la même chose en lisant Einstein, le sexe et moi d'Olivier Liron : je l'entendais. Je voyais comment il avait transformé ce qu'il est en roman, j'étais heureuse de voir les trouvailles, je m'extasiais de la géniale manière qu'il a eue de traiter sa propre matière.

C'est ce que j'ai cherché, il y a quelques années, quand je suis allée voir le château de Mme de Sévigné, quand je suis allée à Rome et à Berlin sur les traces de Stendhal et de Walter Benjamin : ressentir, sentir l'air dans lequel ils ont écrit, car je sais moi-même de mieux en mieux comment l'air que je respire influence et nourrit ce que j'écris.
Et puis je me rends compte que je ne peux plus éviter de me poser cette question quand je vis quelque chose : "est-ce que cela ne ferait pas une bonne scène ? Est-ce que je dois le partager ? Et comment ?"


Comme dit Paul Beorn, les écrivains ont des antennes : ils vivent tout en collectant des sensations, des sentiments, des mots pour leurs prochaines histoires. Je ne peux plus vivre sans penser que ceci ou cela sera de la bonne matière.
Quand on me dit de prendre des vacances, je pense : des vacances de matière ? Comment m'abstraire du monde ? Comment débrancher les antennes ? Est-ce que je peux cesser de penser cette lumière, ce goût, cette conversation en tant que matière à livre ? Même le fait d'oublier un temps que cela est du grain à moudre pour le livre est une forme de matériau pour le livre.

Est-ce un don ou une malédiction ?
Ma propre vie est devenue digne d'être vécue parce qu'elle va permettre d'écrire un livre ? Qu'y a-t-il en dehors de la littérature ? Plus rien.


Plus rien.

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