Nietzsche et les ruminants

J'ai du mal à atterrir après le Tibet, j'ai la tête qui tourne et des difficultés à transformer tout cela en texte intelligible. Alors j'en profite pour lire et je me suis beaucoup amusée avec un passage du philosophe Nietzsche (j'ai trouvé La généalogie de la morale à la boîte à livres et il s'avère que justement, je me pose beaucoup de questions sur la morale chrétienne depuis mon séjour au pays du véhicule de diamant).

Je vous le donne, c'est la fin de l'avant-propos :

"Si d’aucuns trouvent cet écrit incompréhensible, si l’oreille est lente à en percevoir le sens, la faute, me semble-t-il, n’en est pas nécessairement à moi. Ce que je dis est suffisamment clair, à supposer, et je le suppose, que l’on ait lu, sans s’épargner quelque peine, mes ouvrages antérieurs : car, en effet, ceux-ci ne sont pas d’un abord très facile. Pour ce qui en est, par exemple, de mon Zarathoustra, je ne veux pas que l’on se vante de le connaître si l’on n’a pas été quelque jour profondément blessé, puis, au contraire, secrètement ravi par chacune de ses paroles : car, alors seulement, on jouira du privilège de participer à l’élément alcyonien d’où cette œuvre est née, on se sentira de la vénération pour sa resplendissante clarté, son ampleur, sa perspective lointaine, sa certitude. Dans d’autres cas la forme aphoristique de mes écrits offre une certaine difficulté : mais elle vient de ce qu’aujourd’hui l’on ne prend pas cette forme assez au sérieux. Un aphorisme dont la fonte et la frappe sont ce qu’elles doivent être n’est pas encore « déchiffré » parce qu’on l’a lu ; il s’en faut de beaucoup, car l’interprétation ne fait alors que commencer et il y a un art de l’interprétation. Dans la troisième dissertation du présent volume, j’ai donné un exemple de ce que j’appelle en pareil cas une « interprétation » : — cette dissertation est précédée d’un aphorisme dont elle est le commentaire. Il est vrai que, pour élever ainsi la lecture à la hauteur d’un art, il faut posséder avant tout une faculté qu’on a précisément le mieux oubliée aujourd’hui — et c’est pourquoi il s’écoulera encore du temps avant que mes écrits soient « lisibles » —, d’une faculté qui exigerait presque que l’on ait la nature d’une vache et non point, en tous les cas, celle d’un « homme moderne » : j’entends la faculté de ruminer…"

Bref, Nietzsche m'a fait rire parce qu'il a une façon amusante d'imposer ses exigences au lecteur : il faut l'avoir lu entièrement pour le comprendre et pratiquer pour cela l'art de l'interprétation. Je trouve cela juste, parce que c'est un philosophe, et je trouve cela intéressant de lire cette exigence à la fin du XIXè quand, au début du XXIè, nous avons au contraire pour but de faciliter la lecture, de la rendre plus facile, de la prémâcher même parfois.

J'ai souvent dit que je voulais faire de la pop littérature, accessible et abordable par tous.
Mais je me pose la question : ne suis-je pas un peu malhonnête et de mauvaise foi ? Ne devrais-je pas reconnaître que j'espère que mes jeunes lecteurs deviendront ensuite des ruminants, des as de l'interpréation ? Parce qu'en vrai, j'écris des textes accessibles pour leur donner envie d'aller en choisir ensuite des moins faciles, pour leur en donner les capacités aussi avec des romans qui contiennent toujours des jeux de mots, des jeux de pensées, des références littéraires et historiques à explorer.
C'est pour cela que J.K. Rowling me passionne et c'est le sujet de mon mémoire sur elle : comment rend-elle le lecteur actif ? Comment crée-t-elle un "superlecteur" ?

Bref, je ris et je m'interroge sur mon intention profonde.


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