Une pensée laissée en suspens

Je renoue avec ce blog et j'en explore les profondeurs pour tenter d'y retrouver le fil d'une pensée laissée en suspens. Comme une pelote qui aurait roulé sous le meuble, dans un coin inaccessible, et que l'on cherche à récupérer. Sauf qu'en tirant sur le fil, on défait la pelote et qu'elle finit par perdre sa forme jusqu'au moment ridicule où l'on arrive au bout du bout et que la pelote n'existe plus. On a juste un gros tas de laine emmêlée entre les mains et il faut la rembobiner... mais comment faire ?
Elle n'est jamais si parfaite et ronde que celle dont on a le souvenir, hélas.

Pour filer la métaphore (uh uh, que de jeux de mots), voici que j'ai retrouvé ce soir, au gré d'une discussion avec mon amoureux, un texte de Mauriac sur le personnage de roman (Le Romancier et ses personnages - 1933)

"On ne pense pas assez que le roman qui serre la réalité du plus près possible est déjà tout de même menteur par cela seulement que les héros s'expliquent et se racontent. Car dans les vies les plus tourmentées, les paroles comptent peu. [...] L'essentiel, dans la vie, n'est jamais exprimé. Dans la vie, Tristan et Yseult parlent du temps qu'il fait, de la dame qu'ils ont rencontrée le matin, et Yseult s'inquiète de savoir si Tristan trouve le café assez fort. Un roman tout pareil à la vie ne serait finalement composé que de points de suspension. Car, de toutes les passions, l'amour, qui est le fond de presque tous nos livres, nous paraît être celle qui s'exprime le moins."

Blablabla..., c'est génial la suite mais ce n'est pas le propos de mon article, je vous le mettrai en entier un jour où j'aurai la flemme de faire un billet.

En le relisant, j'ai aussi retrouvé sa critique par Sartre et, de là, en continuant à chercher, je suis retombée dans mon amour de Camus à travers cet article de blog là qui semble être le terme de ma réflexion sans que je me souvienne des chemins qui m'ont menée là : http://augredemeshumeurs.blogspot.com/2013/11/lart-nest-pas-mes-yeux-une-rejouissance.html

Quelle déveine ! Faut-il que je refasse tout du début ?

Ce qui est évident pour moi, aujourd'hui, c'est que je voudrais pouvoir discuter de littérature avec d'autres écrivains. Pas de pourcentages ni de combat syndical comme nous le faisons généralement en salon, non que je méprise ces questions, loin de là, mais j'ai aussi envie de parler de création, d'avoir un débat littéraire. Une discussion sur les points de vue confrontés de Mauriac et Sartre, par exemple.

L'un dit : "Le monde des héros de roman vit, si j'ose dire, dans une autre étoile, l'étoile où les êtres humains s'expliquent, se confient, s'analysent la plume à la main, recherchent les scènes au lieu de les éviter, cernent leurs sentiments confus et indistincts d'un trait appuyé, les isolent de l'immense contexte vivant et les observent au microscope."

L'autre dit : « Voulez-vous que vos personnages vivent ? Faites qu'ils soient libres. Il ne s'agit pas de définir, encore moins d'expliquer (dans un roman les meilleurs analyses psychologiques sentent la mort), mais seulement de présenter des passions et des actes imprévisibles. »

Vous avez 4 heures.
...

Mes amis, pourquoi habitez-vous si loin ? Vous êtes pourtant plusieurs à pouvoir me répondre, sans aucun doute.
Pourquoi le quotidien nous empêche-t-il de nous pencher sur ces questions si passionnantes ? Pourquoi nous en éloigner pour satisfaire aux contingences du réel ?
Faire le repas du soir, gagner nos vies, raconter une histoire aux petits, réserver le train pour les vacances, aimer, vivre vraiment, parler de manière normale avec les gens qui nous aiment réellement et n'ont rien à faire de ce fichu questionnement oiseux sur le rapport entre auteur et personnage ?

Peut-être même mes amis ne se reconnaissent-ils pas dans ceux que j'appelle, n'ayant eux-même rien à faire de ce qu'ont bien pu penser ou écrire ces deux auteurs morts, enterrés depuis belle lurette. De la belle matière pour les asticots.

Et puis, quel intérêt...? Sartre lui-même ne se reconnaissait plus dans ce qu'il disait de Mauriac, quelques années plus tard, dans L'Express :
« Je crois que je serais un peu plus souple aujourd'hui, en pensant que la qualité essentielle du roman doit être de passionner, d'intéresser, et je serais beaucoup moins vétilleux sur les méthodes. C'est parce que je me suis aperçu que toutes les méthodes sont des truquages, y compris les méthodes américaines. On s'arrange toujours pour dire ce que l'on pense au lecteur, et l'auteur est toujours présent. »

Finalement, y a-t-il même matière à débat ? Je finis par en douter, amère.
Il serait peut-être temps d'aller dormir, ma bonne dame, car vous divaguez. Et si vous vous ennuyez, écrivez donc un peu, cela, au moins, a une utilité.


Commentaires

  1. Le besoin de parler de création est bien là, non tu n'es pas seule *hug*, moi aussi "j'ai (...) envie de parler de création, d'avoir un débat littéraire". Très souvent, il débouche sur une poignante sensation de solitude lorsque je me rends compte que, ben... personne n'est là/disponible/à l'écoute (rayez les mentions inutiles). Hum. Il va falloir que je me replonge dans mes lointains souvenirs, car Mauriac VS Sartre, c'est loin ^^.
    Toutefois, à la lecture des extraits que tu partages ici, une première réflexion me vient : j'ai lu et vendu nombre de romans (qui plaisent beaucoup d'ailleurs, mais pas forcément à moi ^^) "tout pareils à la vie". Que j'ai effectivement trouvés terriblement ennuyeux, car ils emprisonnaient mon âme et mon imagination les pieds dans la fange du quotidien. En temps que lectrice et autrice, j'ai besoin, en effet, d'aller au-delà de ce "tout pareil". Mais je constate que très souvent, ce qui plaît - n'en déplaise à Mauriac - est ce "tout pareil", et alors le sentiment d'être étrangère à mes contemporains s'accroît terriblement.
    Toutefois, je reste dubitative quant au 2e point de vue qui me semble paradoxal : " Faites qu'ils soient libres. Il ne s'agit pas de définir, (...) mais seulement de présenter des passions et des actes imprévisibles." Les personnages sont-ils réellement libres lorsqu'ils sont guidés par leurs passions? Et la personne qui crée l’œuvre est-elle libre vis-à-vis de ses personnages, ou les personnages n'en font-ils qu'à leur tête?...
    ... Bref, je note d'aller réviser, histoire d'alimenter un peu tout ça ^^.

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  2. Présenter des actes imprévisibles, donner sa liberté au personnage… Oui, c'est essentiel, pour surprendre le lecteur (et soi-même !). Les personnages prennent parfois leur liberté malgré soi. Ceux qui ont fait du jeu de rôle ou du théâtre le savent, les acteurs ne sont pas des marionnettes et leur interprétation influence l'histoire, même pour une pièce où tout le texte est déjà écrit. En revanche, la réflexion de Sartre me laisse perplexe. Dire ce que l'on pense, c'est une chose, mais la manière dont on le dit fera la différence entre un roman passionnant et un roman qui tombe des mains. C'est même dans ces « trucages » que l'auteur est présent, dans les choix de ses effets. « On s'arrange pour dire ce que l'on pense au lecteur » : tout est contenu dans le choix du verbe. On s'arrange, en effet, pour faire passer ce que l'on pense. Sartre n'aurait-il pas fait cette réflexion parce que, tel un musicien virtuose, il aurait tant lu et assimilé de trucages que leur utilisation serait devenue instinctive ? Je voudrais répliquer avec deux citations, l'une (approximative) de Dario Fo, génial homme de théâtre italien qui explique pourquoi il a choisi l'humour pour faire passer sa critique sociale : le drame finit par laisser les spectateurs froids, mais avec l'humour, on ouvre une fenêtre dans leur âme qui leur permet d'accepter un propos. La deuxième est de la créatrice des Moumines, la dessinatrice finnoise Tove Janssen (trouvée dans les Culottées) : "Toute nature morte, tout paysage, tout n'est qu'autoportrait".

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  3. Bonjour chères Shaya et Sabine,
    Excusez-moi pour le délai de réponse !
    Pour ce qui est de la liberté des personnages, et de la question " n'en font-ils qu'à leur tête?" ainsi que de l'idée que "Les personnages prennent parfois leur liberté malgré soi.", je suis dubitative pour ma part. J'entends souvent des collègues dire qu'ils laissent leurs personnages libres de se développer comme ils l'entendent, que les persos finissent par prendre leur liberté. J'avoue que cela m'a toujours mise dans une grande confusion : je suis pour ma part dans la maîtrise et je n'ai jamais vu ces personnages comme des êtres à la volonté indépendante. Ce sont juste mes pensées mises en mots. Ainsi, hier, un enfant m'a demandé si je considérais Hadrien (de 14-14) comme un fils : non, bien sûr, c'est juste une figure, une carte du jeu mental. C'est ce qui m'intéresse dans le propos de Mauriac, cette idée que les personnages ne pourraient pas exister, leurs dialogues ne sonneraient jamais, car on leur fait dire et penser des choses qui ne sont pas le fait des humains, mais seulement des figures de papier.
    Mais ce que Mauriac fait par ailleurs, dans ses romans, c'est qu'il explique beaucoup les pensées et les actes des persos et c'est ce qui a gêné Sartre, il me semble. Lui préfère que l'auteur ne soit pas dans une démarche visible d'analyse du personnage : il dit que l'auteur ne doit pas appuyer le trait, analyser les sentiments, expliquer les actions, il doit simplement les présenter.
    Je crois aussi que l'auteur doit éviter de donner les réponses à ses questions : Victor Dixen le disait hier "J'écris un roman lorsque j'ai une question à poser".
    Surexpliquer les personnages est dangereux car on balise le chemin en ôtant de la liberté au lecteur, on risque de tomber dans la moraline. Et puis franchement, c'est beaucoup moins intéressant, à mon sens, que de les mettre en action pour traduire en scènes ce qu'on pense d'eux. Par exemple : il est bien plus amusant de laisser son personnage enfiler avec difficulté un t-shirt laid et un peu trop petit sur son embonpoint que d'expliquer qu'il se sent marqué par l'âge et les stigmates des nombreux repas passés. J'ai l'impression qu'en plus, avec ça, on peut rejoindre la citation de Dario Fo que donne Sabine.
    J'adore la citation de Tove Janssen !!
    Je vous remercie beaucoup, à très vite.

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