Questions 3 à 13

Bon, il y a quelques semaines (hum)... mois. J'avais essayé de partager l'interview de ma pomme réalisée par Solène Hervault, étudiante en lettres et j'ai arrêté au bout de deux questions parce que j'ai oublié et je suis passée à autre chose. Je m'en suis aperçue, consternée, longtemps après, mais comme personne ne semblait réclamer, j'ai renoncé, un peu navrée par ma propre négligence. Sauf que c'est quand même vraiment irrespectueux du travail de cette étudiante alors la suite, d'un bloc, émaillée de quelques illustrations choisies avec soin.

Question 3 : Quelles sont vos méthodes de travail ? Avez-vous une technique comme un travail de montage en usine pour créer pièces par pièce votre roman ? 



On dit souvent qu'il y a des écrivains architectes, qui construisent les plans avant l'écriture, et les jardiniers, qui laissent pousser sans plan prédéfini. Cette deuxième option me terrifie, mais je ne suis pas une architecte très pointilleuse : j'ai la chance d'avoir une très bonne mémoire et je travaille principalement sans plan écrit. Pour autant, je dessine dans ma tête la trame du tapis en amont, avant l'écriture. Dans l'acte d'écrire lui-même apparaissent les motifs et les couleurs. Mais je ne suis jamais sûre de ce que cela va donner : c'est comme de faire une mayonnaise dans le noir. Il n'y a que le lecteur qui peut allumer la lumière et dire si la mayo a pris. Et encore... cela dépend des goûts !!



Question 4 : Quelles études avez-vous faites ? Cela vous aide-t-il pour votre métier d'écrivain ou pour tout simplement écrire et trouver l'inspiration ? 



J'ai fait des études de lettres modernes jusqu'à la maîtrise, puis, après mon capes de lettres, j'ai fait un cursus FLE-FLS jusqu'au master pro et enfin un master de recherche en littérature de jeunesse après l'agrégation que j'ai obtenue en interne il y a quatre ans. Le master de recherche m'a beaucoup apporté en terme d'écriture, mais aussi l'agrégation parce que j'ai pu comprendre comment fonctionnaient les écrivains étudiés - Stendhal, Sévigné, Rowling, Nabokov, Benjamin etc.- en étant moi-même dans ce processus. J'ai visité la maison de Sévigné en Bretagne, marché dans les pas de Stendhal à Rome, dans ceux de Benjamin à Berlin, de Rowling en Ecosse... tout cela a nourri mon imaginaire de façon très puissante et a consolidé mes "antennes" : faire confiance à ma perception du monde, chercher les détails, construire l'écriture de façon consciente, le plus possible, pour tenir un discours maîtrisé jusque dans ses virgules.



Question 5 : Avez-vous des sources d'inspiration liés à l'Histoire de l'Art ? (architectures, peintures, sculptures, Histoire aussi). 

Petite, j'ai eu la chance de visiter les plus grands musées d'Europe, mais aussi les capitales européennes et leur architecture incroyable, j'ai pratiqué le dessin pendant plusieurs années et depuis, je n'ai jamais cessé de m'intéresser aux arts. Je raffole du cinéma, depuis que, adolescente, je dépensais tout mon argent de poche pour me payer des places de ciné. Je fraudais même pour en voir plus, une vraie délinquante cinéphile ! Enfin, j'ai une passion pour le théâtre que j'ai pratiqué, que j'ai beaucoup vu aussi, que j'ai enseigné énormément, en particulier le théâtre contemporain pour la jeunesse. Mon rapport à l'histoire se construit à travers toutes ces œuvres : je ne suis pas passionnée de documentaires historiques, mais je ne cesse d'en apprendre plus sur elle au gré de mes promenades artistiques, ce qui est, à mon goût, plus enrichissant car je la regarde à travers la vision des artistes. Je me suis beaucoup inspirée de Dumas pour Les Lettres volées et Adèle et les noces de la reine Margot, des cinéastes pour 14-14 et 42 jours.

Question 6 : 14-14 se déroule au sein de deux temporalités différentes dont une axée sur la Première guerre mondiale, la manière dont vous parlez de l'environnement, des gens, de leur vie quotidienne et même plus globalement de l'époque semble très bien documentée. Êtes-vous une passionnée d'Histoire ? Aimez-vous puiser ainsi dans le passé pour écrire une histoire ? Ces époques derrière nous vous inspirent-elles et pourquoi ? 


En fait, ces époques passées m'intéressent surtout pour ce qu'elles disent de nous quand nous en parlons : la façon dont nous les mettons en scène, le souvenir que nous en construisons, cela me pose question. Qu'apprend-on des guerres actuelles en regardant celles du passé, que ce soit les guerres de religion, les deux guerres mondiales, la mise en place de l'absolutisme en Europe ? Tous ces sujets m'intéressent surtout pour parler d'aujourd'hui.


Question 7 : L'écrivain est-il toujours ce qu'il était au XIX e siècle (un brin torturé, engagé et friand d'opium) ? 


Friand d'opium, peut-être pas... !! Mais amoureux de la bonne chère, torturé par son hypersensibilité et engagé dans sa société, oui, bien sûr !


Question 8 : Récemment deux polémiques ont touché le monde du livre, celle du Salon du Livre de Paris et de UNESCO qui refusaient de rémunérer les auteurs, mais possédaient un budget plantes vertes et fournitures. Quel positionnement avez-vous vis-à-vis de ces deux événements ? 


Je suis à la Charte, je signe les pétitions, j’en discute avec mes amis autrices et auteurs, j’ai écrit à ma députée de circonscription, bref, je milite. J’aimerais que notre statut soit repensé en profondeur, à la lumière des évolutions du marché : les assises de la littérature jeunesse, qui se sont tenues cette année, ont permis un début de dialogue entre les différents acteurs du marché, c’est important. Mais j’aimerais aussi que ces réflexions ne portent pas que sur les auteurs et autrices qui gagnent suffisamment pour obtenir leurs droits à la santé et à la retraite. En effet, ceux qui sont en dessous du seuil sont aussi auteurs, pourtant ils cotisent en pure perte et exercent deux métiers en même temps, sans aucune reconnaissance de leurs droits.


Question 9 : Est-ce que vous pensez que #Payetonauteur a aidé à dévoiler aux yeux - notamment des lecteurs - la précarité des auteurs ? 


Peut-être, je ne suis pas certaine : je crois que beaucoup de gens le savaient déjà, non ? Je n'ai pas d'opinion sur tout et là, il est trop tôt pour que je puisse vous donner un avis sur quelque chose d'aussi récent. Si les gens normaux en ont conscience, tant mieux, mais franchement, à l'heure où ces salopards de riches nous méprisent tous uniformément, nous, les gens d'en bas, je ne crois pas qu'on puisse gagner corporation par corporation. Je pense que le combat doit être unitaire, même si j'ai peur qu'il soit violent, au vu des derniers évènements qui montrent la brutalité de la répression vis-à-vis des manifestants.

Question 10 : Est-ce que vous ressentez ou pensez qu'aujourd'hui dans le monde du livre, l'auteur jeunesse est considéré comme moins légitime qu'un auteur de littérature blanche ? 


Clairement, oui. Là, on a des chiffres : les auteurs jeunesse touchent des pourcentages nettement moins importants que les auteurs vieillesse, cela va parfois du simple au double. Et puis les universitaires et les cercles snobs parisiens considèrent notre travail comme de peu de valeur. Ce n'est pas de la vraie littérature pour eux ! François Busnel, qui tenait encore il y 5 ou 6 ans des propos très réducteurs sur la littérature de jeunesse, s'invente une caution en invitant une fois l'an des auteurs jeunesse... c'est symptomatique. Mais je crois, comme le dit Vincent Villeminot, que nous nous en portons aussi bien, car nous gagnons largement en liberté et que nous rencontrons nos lecteurs directement bien plus souvent que les stars de la blanche (terme désignant la littérature réaliste, utilisé entre auteurs de l'imaginaire).

Question 11 : « Tout travail mérite salaire », est-ce que cela s'applique réellement à l'écrivain de nos jours ? Quelle est la situation des auteurs en France à ce jour ?

Aujourd'hui les auteurs se paupérisent, seuls 30% touchent plus de 8000 euros/an, et sur ces 30% seule une poignée d'auteurs ultra-célèbres atteignent les 50 000 euros que touche un ingénieur ou un cadre supérieur avec la même expérience. Mais les libraires ne vivent pas beaucoup mieux, ni les petits éditeurs. Il y a un problème de fond qui est que cette industrie du livre, quoiqu'elle soit en décroissance, génère des sommes considérables qui reviennent principalement aux distributeurs-diffuseurs et à l'état. Nous espérons un statut qui nous préserve mieux de la part du nouveau gouvernement, mais au vu de sa politique anti-classes moyennes et surtout anti-pauvres, je pense que nous ne sommes pas prêts de l'avoir.

Question 12 : Dominique Noguez remarque dans Le Grantécrivain que le mot « écrivain » avait fini « par désigner à peu près n'importe quelle sorte d'auteur ou d'écrivant […] et même […] des gens qui n'écrivent pas, mais se contentent de signer des livres ». Que pensez-vous de sa réflexion ? 


Je trouve cela caricatural, je n'aime pas ce genre de propos très généraux qui sont énoncés comme des vérités ne s'appuyant sur rien, au fond, de concret. Je crois que les écrivains sont très nombreux, y compris chez les amateurs, et que nous devons respecter et encourager cette pratique artistique chez tout un chacun.

Question 13 : Elsa Triolet écrit « l'écriture est la plus noble conquête de l'homme », est-ce qu'aujourd'hui les écrivains selon vous ont un rôle à jouer au sein de la société et des rouages du monde ?

Oui, j'en suis persuadée et, si je ne l'étais pas, j'arrêterai d'écrire. Je travaille actuellement sur ce sujet avec un roman de SF pour adultes mettant en scène un écrivain dont les livres sont soudain utilisés pour de la propagande et qui interroge son rôle dans la société à l'aune de ce changement. Je vous le dis tout de suite, c'est un texte très sombre. L'écriture est essentielle, mais elle l'est surtout parce qu'elle est un moyen artistique parmi les plus libres : on peut écrire partout, sans moyen, contrairement à beaucoup d'autres arts. Pour moi, seule la musique et la danse donne autant de liberté que l'écriture en terme de moyens matériels. Mais l'écriture me semble plus forte encore car elle demande un effort prolongé de la part du lecteur, un effort d'immersion pour plonger l'oeuvre et lui donner du sens qui fait qu'elle marque d'autant plus l'esprit qui s'est prêté au jeu (lego, je lis en latin) de la lecture.


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