Oublier mon père de Manu Causse

Il y a quinze jours, j'ai dévoré le nouveau roman pour adultes de Manu Causse, Oublier mon père, qui est paru là, le 23 août, chez Denoël. C'est un roman de blanche, je précise pour mes nombreux lecteurs de SFFF. Voici le résumé officiel :

– Pas la peine de chialotter, je ne t’ai pas fait mal, m’assure ma mère chaque fois qu’elle me gifle. 

Sud de la France, années 90. Alexandre grandit auprès d’une mère autoritaire et irascible. Elle veut à tout prix qu’il oublie l’image de son père disparu prématurément. Bon garçon, il s’exécute. 
Devenu photographe, Alexandre se révèle un adulte maladroit, séducteur malgré lui, secoué par des crises de migraine et la révolution numérique. À quarante ans, il échoue dans un petit village de Suède pour y classer des images d’archives. Il lui faudra un séjour en chambre noire et une voix bienveillante pour se révéler à lui-même et commencer enfin à vivre. 

Oublier mon père parle de la construction de l’identité masculine, des mensonges qui nous hantent et de la nécessité de s’affranchir du passé.


Ce roman est une pépite qui vous coûtera 20 balles. N'hésitez pas à les mettre, c'est un très beau roman, un de ceux qui vous suivent et que vous n'oubliez pas et en plus, vous pourrez sans doute aller trouver Manu un de ces jours pour vous le faire dédicacer et c'est toujours plaisant de parler avec Manu.

(sur la photo là, il a l'air sérieux, mais il sourit beaucoup aussi : j'aime bien cette photo parce qu'il essayait de se concentrer sur son roman en cours qui était assez en retard, pendant que je l'embêtais en essayant mon nouvel appareil photo : c'était pendant un des stages de la Femis, l'an passé, où j'ai eu le plaisir de rencontrer le monsieur.)

Bien sûr, je manque d'objectivité parce que je le connais, mais de toute façon, j'ai décidé de ne parler que d'auteurs que je connais, que j'aime bien et dont j'ai bien aimé le bouquin ou d'auteurs étrangers ou d'auteurs morts, parce qu'après, sinon, quand je les vois, ils me pètent la gueule. Métaphoriquement bien sûr. Mais quand même. Si je ne les connais pas, je m'en fiche, direz-vous ? Voui, mais il est probable que je les rencontre quand même. Je ne prends pas de risque.

Donc, qui est cet auteur ? A mon sens, avant d'écrire pour la vieillesse, c'est surtout un talentueux auteur de romans jeunesse  ! C'est le complice de Séverine Vidal pour Nos coeurs tordus, prix Gulli 2017 et gros coup de coeur à la maison. La suite est extra aussi, on l'a lu en avant-première avec ma fille aînée et on est fan.

Et puis, toujours avec Séverine, ils ont créé une très belle anthologie, 16 nuances de première fois, chez Eyrolles : 16 nouvelles sur la première fois, comme son titre limpide l'indique et autant de textes touchants, amusants, dramatiques, tendres.

C'est aussi l'auteur d'autres romans jeunesse tout aussi pleins de bonne humeur ET parfois de trucs moins cools, mais sans démagogie, sensible mais pas larmoyant, drôles souvent. Je l'ai découvert dans la sélection des Incos avec Le pire concert de l'histoire du rock que j'avais beaucoup aimé, il y a aussi les Intraterrestres, Les fils de Georges, Le bonheur est un déchet toxique et quelques bouquins bilingues dont je n'ai lu que la partie française, parce que je suis mauvaise en anglais, ce qui fait que je n'ai rien compris.


Pour les vieux, Manu a aussi écrit La 2CV verte chez Denoël qui est aussi un beau roman pour adultes, mais à mon sens moins abouti que Oublier mon père, qui est vraiment très beau de bout en bout : peut-être aussi que j'aime un peu moins La 2CV verte parce que je la connais trop. On a travaillé avec Manu sur la scénarisation de ce livre et j'ai parfois l'impression d'en avoir exploré tous les recoins, genre je peux redessiner le plan du moteur de tête, les coutures des fauteuils n'ont plus de secret pour moi et j'ai même passé du temps enfermée dans le coffre.

En tout cas, dans Oublier mon père, j'ai retrouvé ce regard plein de tendresse mêlée d'amertume que l'on a déjà dans la 2CV verte. Exactement ce qui me touche dans son écriture : sans faux semblant quant à la nature des êtres humains, je trouve que Manu réussit à porter tout de même sur eux un regard tendre, toujours. Et pourtant, avec la mère d'Alexandre, il en fallait de la ressource pour faire en sorte qu'on n'arrache pas les pages où elle apparaît pour les brûler (oui, je fais ça parfois) : la mère du héros est si maltraitante qu'elle fait fuir son mari et détruit totalement toute estime de lui chez son fils, avec un soin dont on se demande s'il est conscient ou maladif.

Le principe du roman est de suivre Alexandre, complètement bousillé par le départ de son père, les mensonges et la violence de sa mère, l'isolement total dans lequel il est aussi : son point de vue est parfois difficile à supporter tant on souffre avec lui de ce piège dans lequel il est enfermé. Il est naïf, et cela frôle parfois l'idiotie, on a par moments envie de le secouer, ce p'tit gars, et surtout, on voudrait le kidnapper pour le sortir de l'influence de cette mère affreuse. En fait, on souffre avec lui, on ne sait pas plus que lui comment sortir de cette spirale infernale.

Mais Manu utilise très bien les prolepses dans ces moments-là pour nous promettre qu'il va s'en sortir un peu, quelques pages plus loin, du coup on tient le choc, et l'auteur évite le piège du pathétique.

Petit et ado, les adultes tournent autour d'Alexandre sans lui porter secours, apeurés par la violence maternelle ou indifférents à ce petit bout qui évolue dans son ombre, et il finit par devenir adulte sans que personne ne l'ait jamais aidé à sortir du giron de cette mère dragon. Abusé par sa première femme, roulé dans la farine par son beau-père, Alexandre affronte la vie malgré tout avec une force étonnante : parfois il donne l'impression de se laisser porter, mais en fait non, il y a une volonté chez lui de mener ses projets, un reliquat d'ego qui l'aide à avancer même lorsque les mensonges de sa mère deviennent évidents.

C'est un très beau texte parce qu'on comprend de l'intérieur la folie dans laquelle sa mère l'a enfermé et qu'on en sort avec lui, jusque dans ces paysages merveilleux de la Suède, cette blancheur qui lave un peu de la noirceur que l'on a supportée avec peine aux côtés d'Alexandre. Ce personnage est très fort, il m'a beaucoup émue et j'ai eu peur pour lui, tout du long.

Je ne sais pas si Manu a voulu démontrer des choses, je n'ai pas l'impression que ce soit un roman à thèse, c'est plutôt un concentré d'émotions. Il y a un sacré travail narratif pour nous mener jusqu'au terme, par ces alternances entre l'enfance et l'âge adulte, ces flash-backs et ses effets d'annonce. Il y a une maîtrise certaine de la tension que peut supporter le lecteur sans craquer. Il y a une finesse de propos dans la peinture de la mère qui aime son fils, sans doute, quoiqu'elle soit complètement folle, une grande justesse dans les portraits des personnages secondaires (les grands-parents, le principal et sa fille, le beau-père etc...). Il y a surtout un grand talent dans le choix des scènes et je vois bien là Manu derrière la caméra pour filmer le repas de Noël ou celui au chalet, au tout début, la scène dans la cour où les autres lui demandent d'embrasser la fille du principal, la boum, la découverte des activités nocturnes de Quitterie ou la scène de pêche. Ces choix-là, ils sont parfaits.

Donc, j'ai beaucoup aimé au cas où vous en doutiez, et je vous conseille vivement de le lire.

Son site : http://www.manucausse.net

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