Mon p'tit chou, l'important, c'est d'écrire...


Je vais m'agacer un peu. Les sempiternels débats sur l'orthographe m'énervent. Et les voilà qui ressurgissent à l'occasion du questionnement sur l'écriture inclusive. Tout un chacun, du fait de sa maitrise de sa propre langue, se fait Monsieur Jourdain et donne son avis de trublion moyen sur des questions qui le dépassent, sans s'apercevoir qu'il est dans un rapport affectif et identitaire complètement faussé à sa propre langue. Alors écoutons les linguistes. Eux, ce sont des scientifiques. Ils savent de quoi ils parlent en fait. Ils ont passé des années à étudier la langue. Quelques éléments issus de mes propres études (pas besoin de vous donner mon CV, vous savez que je sais de quoi je parle). Références pour les curieux : Daniel Luzzati.
Faire évoluer la langue à l'écrit, en essayant de rattraper son gigantesque retard sur les évolutions de l'oral n'est pas un nivellement par le bas. C'est une mesure saine et normale dans toutes les autres langues ! Il n'y a que les francophones pour être aussi attachés aux aberrations de leur orthographe et le résultat est catastrophique. Les gens emploient à l'écrit seulement 75% de vocabulaire de leur dictionnaire personnel, parce qu'ils ont peur de faire des fautes sur les 25% de mots compliqués qu'ils connaissent !! Le français génère 15% de confusions possibles entre les mots, contre 2 ou 3% dans les autres langues ! On va attendre d'en être à 50% pour se rendre compte que cette langue est en train de mourir dans son costume d'aristocrate du XVIIIème ? 
Vous allez me dire : mais qu'elle est pédante celle-ci ! Et elle nous méprise alors qu'on nous attaque dans notre bon droit, notre bonne langue, notre chère orthographe à nous, qu'on a durement acquise. "Les enfants d'aujourd'hui sont fainéants, moi, je l'ai bien fait !!". Ce qui m'insupporte en fait dans ces débats de comptoirs de P.M.U., c'est que c'est néfaste pour les enfants. Je n'en pouvais plus ces dernières années d'essayer de convaincre des parents de ne pas culpabiliser leurs petits, de ne pas les enfoncer, les humilier devant la "maitresse" parce qu'ils ont ne mettent pas bien les -s.
"Votre enfant lit bien, il écrit bien, il a une grande sensibilité. Il s'exprime avec aisance.
– Oui, mais bon, quand même, il met un seul -t à carotte ! dit le parent qui conclut intérieurement que la prof est mauvaise si elle n'a même pas constaté cela."
La Carotte du cadeau de Noël "si tu fais des progrès en orthographe".
Personne ne vous retirera votre oignon et votre nénuphar, vos accents sur paraître et maîtresse (oh le bel exemple : l'enfant en vous qui tient à son accent pour paraÎtre devant la maÎtresse !), mais c'est une bonne chose de ne pas encombrer la tête des enfants avec une graphie qui n'a plus rien à voir avec sa prononciation, juste pour ne pas gêner l'ancienne génération élevée dans le respect quasi-mystique d'une certaine "beauté" de la langue (ce serait moi, on écrirait onion, comme les anglais). 
Ils n'écriront pas moins, mais plus. Ils seront plus à l'aise, ils auront plus de temps pour s'exprimer et le feront de manière plus heureuse, moins complexée, plus créative. Les crispations de toute une population autour de la soi-disant dégénérescence de la langue sont des héritages du sentiment de supériorité aristocratique (ceux à qui on a coupé la tête, quand même!), transmis à la bourgeoisie au XIXème (qu'on a essayé de dégager aussi), puis au peuple par l'intermédiaire de l'école de la 3ème république. Invention de la dictée, exception culturelle française transmise aux colonies (note 1 : je sais écrire mais pas mettre les chiffres en indices). Invention de la notion de faute (voir note 2). C'est politique. Avoir une bonne orthographe est devenue une marque de savoir-vivre qui manque principalement aux classes les plus défavorisées et aux arrivants. Une nouvelle manière de cultiver les discriminations. Combien d'enfants condamnés par le déterminisme social à une mauvaise orthographe ? Des enfants qui pleurent parce qu'ils ont eu zéro à la dictée. En rouge sur le cahier. 

Malheureux, dépités, ils finissent à l'adolescence par s'enorgueillir de cela, d'être "nul en orthographe", de rejeter l'école qui les met au ban. Mais on leur avait demandé l'impossible !! Même les enfants favorisés comme les nôtres, enfants d'intellectuels, de lettrés, ont du mal à intégrer cette orthographe absconse. Non, les enfants d'aujourd'hui ne peuvent pas ingérer une orthographe aussi complexe avec 4 heures de français par semaine. Même en ne faisant que ça pendant 4 heures. Ils ont besoin de lecture, d'écriture, d'espace de parole. Pas de mépris parce qu'ils font des "fautes", ah ce terme chrétien et culpabilisant !!! C'est ma faute, ma très grande faute d'ortograf ! 

Laissez vos enfants écrire. Corrigez la syntaxe. Apprenez-leur du vocabulaire. Faites-les lire. Débattez avec eux. Lisez-leur des histoires. Arrêtez de leur chercher des poux dans la tête parce qu'ils ont mis un -s à ces fameux pous. On s'en fout. S'ils aiment écrire, ils se corrigeront. Ou l'ordinateur le fera. Ce n'est pas grave. Ce qui est grave, c'est qu'ils rejettent l'école, l'écriture et la lecture parce qu'ils ont peur de faire des fautes. 

Un dernier exemple de ma douleur pour la route : presque tous les adultes que je rencontre, quand je leur dis que j'enseigne le français,me disent avec honte "Moi, je fais des fautes". J'ai envie de faire des câlins à l'enfant en eux qui pleure devant sa dictée. Ce n'est pas grave, mon p'tit chou, l'important, c'est d'écrire ! Ne pleure pas, écris sans honte, je serai heureuse de te lire.

Note 2 : En droit, une faute est un acte, une omission ou une négligence qui constitue un manquement, intentionnel ou non, à une obligation légale qui porte atteinte au droit d'autrui et lui cause un préjudice. Elle engage la responsabilité de son auteur pour les dommages occasionnés.

Commentaires

  1. En Ce2, la maitresse nous avait demandé ce que nous voulions faire plus tard. J'avais répondu "écrivaine". Elle avait éclaté de rire, me répondant qu'avec mon orthographe, il ne fallait pas y songer.
    Merci pour ton billet, de tout mon coeur d'enfant.
    De la part de la petite fille qui a attendu 40 ans pour oser écrire.

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    1. Comme tu as été courageuse et avisée de ne pas abandonner ! Merci pour ton écriture !

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  2. Merci pour ce mot <3
    Et merci pour le câlin à la fin, j'en ai eu les larmes aux yeux.
    J'aurais adoré avoir une prof comme vous plut^t qu'un idiot qui mettait des -25 /20 en dictée ...

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    1. Merci à vous pour votre retour. Je suis émue à mon tour. Et je n'ai pas toujours été une enseignante modèle, il m'a fallu du temps avant de tenir ce discours, le temps de me rendre compte aussi qu'un tel discours est très difficile à tenir dans notre institution.

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  3. Pour compléter, le rapport à la langue s'inscrit dans l'affectif, car c'est la langue maternelle, c'est dur d'en sortir parce que c'est une part profonde de notre identité et que notre inconscient est particulièrement sensible quand on touche à cet héritage, pour des raisons psychologiques très variées.C'est lié à notre histoire : la langue française était réputée langue de la noblesse avant la révolution, idée reprise au XIXème par la bourgeoisie, alors que l'anglais gagnait l'espace peu à peu comme langue des échanges commerciaux. L'école a ensuite appris le français aux Français (qui ne le parlaient pas pour la moitié d'entre eux) avec ces principes d'exigence orthographique très élevés, alors même que la langue n'avait pas été réformée depuis trop longtemps. Beaucoup de mots sont graphiés comme au XVIIème, ce qui est aberrant. Un langage doit être utile en premier lieu, le nôtre ne l'est pas, mais nous avons associé cette complexité inutile à une certaine beauté de la langue, et même la preuve de son ascendance avec le latin. Sauf que l'italien, les deux espagnols, le portugais sont aussi issus du latin, avec une histoire aussi longue, mais que leur orthographe est bien plus simple car elles se réforment régulièrement. A l'inverse, des crétins universitaires ont inventé pour l'occitan une graphie basée sur celle... du moyen-âge. C'est illisible alors que la graphie moderne (mise au point par ceux qui la pratiquaient) se lit comme elle se prononce. Cela rejoint la masculinisation forcée du XVIIème de certains mots, c'est une forme de main-mise politique, du même ordre que l'obligation faite aux colonisés de parler la langue des envahisseurs, et d'interdire les langues autre que le français dans les écoles. C'est typique des états-nations, qui d'ailleurs n'ont qu'une seule langue officielle à l'inverse de la majorité des pays de ce monde.

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