Pourquoi étudier Harry Potter ?


Ce matin, je me plonge dans mes recherches sur Harry Potter et je trouve ce passage clair et simple d'un article de Brigitte Smadja et Pierre Bruno, qui explique pourquoi il me semble intéressant et important de le faire. Je vous laisse lire...

"On ne peut pas longtemps soutenir qu’il faudrait lire un ouvrage sans penser à ce qu’il contient. Et pourtant, cette volonté de réfléchir à l’idéologie d’un roman trouve ses détracteurs, qui lui opposent deux types de refus.
Le premier se fonde sur une hiérarchisation implicite des œuvres, qui s’inscrit dans une longue tradition de dénigrement des masses et de leurs cultures. De nombreux critiques s’accordent ainsi plus facilement sur la nécessité de la dénonciation du sexisme dans la production du groupe Disney que dans des romans contemporains publiés par des éditeurs de renom (Gallimard, L’École des loisirs...) ou dans la littérature patrimo- niale pour la jeunesse (Jules Verne, de Brunhoff...). Pour d’autres, à l’inverse, Harry Potter serait à prendre comme un simple divertissement, un ouvrage « pour enfants », et il serait ridicule de vouloir chercher plus loin. Certains écrivains n’ont d’ailleurs que méfiance vis-à-vis de la critique litté- raire comme si elle était le défaut, poussé à la caricature, d’intellectuels désireux de tout expliquer, y compris, pensent-ils, quand il n’y a rien à comprendre, mais simplement à lire et à s’émerveiller.


Le second refus se nourrit de la peur de la censure : toute intrusion d’une lecture idéologique dans le champ esthétique serait une étape vers l’impo- sition d’une littérature bienpensante et ne viserait qu’à entraver la création littéraire. Un tel rejet s’appuie sur l’idée que la littérature relève du sublime ou de l’« expérience vitale plus que sociale » (Petit, 2002 : 141) : la forme, le style, seraient assez puissants pour permettre une distanciation salutaire. À cela s’ajoute un argument souvent présenté comme péremptoire : émettre des réserves sur la littérature de jeunesse alors qu’elle est la seule poche de résistance face à une culture audiovisuelle potentiellement néfaste, serait aberrant. Ainsi, des éditeurs répondaient récemment à une critique qui s’interrogeait sur le contenu à son sens trop noir de romans pour adolescents : « Nous croyons que les jeunes gens sont intelligents et qu’ils ont droit à la littérature. Ils savent faire la différence entre la place de voyeur qui leur est offerte dans les médias et celle de lecteur. Lire permet d’être sujet, visionnaire, et non spectateur. Libre. » (Réponse de J. Benameur, C. Denis et F. Martin, publiée dans Le Monde du 21/12/07, en réponse à l’article de Marion Faure, « Un âge vraiment pas tendre », Le Monde du 30/10/07.)

Or, à ces refus de la critique fondés sur une liberté et des compétences qui restent à prouver, nous opposons tous deux une réponse semblable. D’un côté nous sommes conscients que la réception d’un ouvrage et ses effets sociaux sont complexes et imprévisibles : la lecture d’un roman dénonçant les injustices sociales n’a pas nécessairement pour effet de faire du jeune lecteur ou de la jeune lectrice un ou une révolté(e) mais peut, à l’inverse, être cathartique et permettre au lecteur de se contenter d’une indignation toute passive. Pourtant, d’un autre côté, il nous semble qu’une analyse des valeurs du roman est indispensable, car il n’est de liberté possible que par la conscience, et par la réflexion sur ce qui nous advient et ce que l’on nous propose. La critique littéraire ne vise pas à stigmatiser mais à poser des questions, à montrer par delà le seul contenu du texte les contradictions idéologiques de la société et, par là, à inciter chacun de nous à une vigilance et à une posture critique permanentes."

Smadja Isabelle et Bruno Pierre, « Évaluer le sexisme d'une oeuvre : nécessité et difficulté », Le français aujourd'hui, 2008/4 n° 163, p. 29-36

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