vendredi 22 août 2014

Comme un château de cartes



Aujourd'hui est un jour particulier, comme l'explique Neil Jomunsi :

"Il s’agirait d’une journée pour fêter la lecture, quel que soit le support : pas de gue-guerre papier vs numérique, ce qui compte, ce sont les histoires, leurs auteurs et les lecteurs. Tout le monde est invité, à condition de respecter les copains. Ensuite, hors de question d’en faire un prétexte au business et au commercial : le 22 août doit être le jour où la lecture s’offre et se partage gratuitement et librement. Les auteurs pourront poster sur leur site une nouvelle inédite,  ou offrir l’un de leur livre seulement l’espace d’une journée, ou faire une lecture sur Youtube en direct, toutes les idées les plus folles sont autorisées et même fortement conseillées. Les éditeurs, eux, peuvent également proposer l’un de leur livre gratuitement toute la journée, solliciter leurs auteurs, offrir des goodies ou imaginer des initiatives inventives pour promouvoir l’acte de lire sans tomber dans le commercial. Les librairies et les bibliothèques pourront organiser des lectures ou des rencontres. Enfin, les lecteurs ne seront pas en reste et seront invités à partager leur livre préféré, à se raconter, à faire partager leur expérience via les blogs et les réseaux sociaux."

Merci à Neil Jomunsi pour cette initiative que vous pouvez suivre ici : http://page42.org/happy-ray-bradbury-s-day-22-aout-celebrons-lecture-auteurs-lecteurs/

Pour ma part, je n'ai rien d'inédit sous la main alors je partage ici cette nouvelle peu diffusée pour qu'elle soit définitivement accessible si vous souhaitez la lire. Je la mettrai en lien sur mon site Silène, Edgar, George et les autres au cas où. J'espère qu'elle vous plaira !



« Lundi 16 avril, 14 H sur France Inter, La météo avec Côme Pasquet.
Légère hausse des températures pour demain, de -15 à -20 degrés sur tout l’ouest, -30 dans les terres. Vent fort et neiges acides annoncées pour la mi-journée. »
« Maman ?
— Oui ?
— Je ne connais pas ce mot, qu’est-ce que c’est ?
— Montre. Ah oui, du « muguet », c’est une fleur. Ça ne pousse plus par ici. Tu peux regarder dans le dictionnaire, tu verras à quoi ça ressemble.
— Pourquoi on n’en a pas ?
— Cette plante ne résiste pas aux pluies acides.
— Tu en as déjà vu ?
— Non, il n’y en a plus depuis le grand chamboulement… Écoute, minette, je dois aller ramasser le bois. Va demander à Mamie, elle doit avoir connu ça ! »
La petite s’élance, ravie d’échapper à la corvée de bois. Elle enfile manteau et écharpe, gants et bonnet, et ouvre la porte sur la rue. Il neige, encore, et elle a l’impression que cela est pire que l’année dernière. Sa mère lui affirme le contraire et lui rappelle qu’elle s’est plaint tout l’été de la canicule. La fillette a hâte, cependant, d’être à la saison chaude, de courir en robe dans le jardin, de se baigner et surtout, de voir papa.
« Moetia, quel plaisir ! Tu viens m’aider à préparer les graines pour le potager ?
— Tu t’en occupes déjà ? Mais on ne sème qu’au mois de juin !
— Je les fais démarrer près de la cheminée, on aura peut-être une chance d’avoir des tomates !
— J’y ferai attention cette année…
— Hihi, papi était fou de rage quand tu as oublié de les arroser. Deux jours de suite ! Heureusement qu’on a réussi à les sauver, on en aurait entendu parler tout l’hiver !
— Dis, commence la petite fille en s’asseyant avec sa grand-mère pour trier les graines, j’ai découvert le mot « muguet », tu en as déjà vu ?
— Lily of the valley ?
— Hein ?
— C’est son nom anglais, c’est poétique, non ?
— Je ne sais pas ce que ça veut dire, mamie… soupire la petite.
— Oh, excuse-moi ! Nous l’apprenions à l’école, j’oublie parfois que… hésite-t-elle, sachant bien que Moetia regrette tellement d’avoir raté le concours d’entrée.

— Alors, tu connais ou pas ? insiste sa petite-fille en faisant des efforts pour contenir un sanglot.
— C’est une fleur, un superbe petit chapelet de clochettes blanches, au parfum si envoûtant que c’était l’un des préférés de ma propre grand-mère. Elle en faisait pousser dans son jardin.
— Ta mamie ? Elle était cultivatrice aussi ?
— Non, elle les cultivait pour le plaisir… c’était joli ! Elle habitait à La Rochelle, une ville superbe !
— C’est trop loin pour y aller un dimanche ?
— Ma pauvre, on en aurait pour 15 jours de marche… et de toutes façons, c’est une zone noyée, il ne reste plus rien depuis le grand chamboulement.
— Mais tu y es allée, toi ?
— C’était l’époque où on avait encore des voitures et aussi assez d’argent pour partir en vacances ! s’exclame la vieille dame d’un air sombre, tandis que la porte s’ouvre sur son mari.
— Pourquoi embêtes-tu encore ta grand-mère avec ces vieilles histoires, Moetia ? râle le grand-père. Tu n’as pas mieux à faire ? Travailler ton concours par exemple ? »
Moetia se renfrogne, elle ne veut plus entendre parler de ce concours depuis l’annonce des résultats, il y a trois mois. Elle le savait avant qu’ils n’arrivent, elle n’avait presque rien eu à dire sur le sujet. Pour cela, il aurait fallu qu’elle ait bien plus de livres à sa disposition et sa famille n’a pas les moyens. Sa mère, ses grands-parents, lui répètent sans cesse qu’elle aura plus de chance lors de la deuxième session. Même son père l’a encouragée dimanche dernier. Tous tassés devant l’écran, dans la minuscule cabine internétique du canton, elle ne pouvait pas échapper à cette discussion humiliante. Parler de son échec, s’entendre dire de recommencer malgré tout, elle en aurait pleuré. Deux places… il n’y a que deux places pour les centaines d’enfants de la région. Deux places que les riches accordent aux pauvres, pour se dédouaner. Et quelle importance ? Elle sera cultivatrice, comme sa mère, sa grand-mère… et alors ? Elle sait qu’elle a déjà de la chance de vivre à la campagne. Elle pense à son père, qui travaille en ville durant la mauvaise saison, afin de lui payer quelques livres, et ravale ses larmes. Elle le réussira ce concours.



***


Froid. Même dans ses rêves, elle a froid. Anaé ouvre les yeux, péniblement, pour voir le feu qui meurt dans le poêle. Il ne reste rien à brûler. Rien sauf… Elle a si froid. Elle est gelée jusqu’aux os. Un de plus, un de moins, qu’en saura-t-elle ? Et cela brûlera bien une heure ou deux ? Ça les réchauffera tous, de quoi tenir jusqu’au matin ! Anaé glisse hors des couvertures, se penche pour attraper ses chaussons sans tomber du lit, les enfile et peut enfin poser un pied par terre. Elle se fait la plus silencieuse possible et se dirige vers la bibliothèque. Elle regarde les rayonnages sans savoir lequel prendre et finalement, choisit un volume assez épais pour durer longtemps. Elle jette un œil à sa grand-mère qui dort encore dans le grand lit avec son petit frère et sa mère. Si elle brûle ce livre-là, mamie va-t-elle le voir ? Et si elle le voit, comment va-t-elle réagir ? Elle ne dira rien sûrement, mais son regard se voilera et on ne l’entendra plus raconter d’histoires pendant plusieurs jours. Milan sera triste et sa mère la regardera avec cet air désapprobateur qu’elle a parfois pour sa fille aînée.
Elle se dirige vers la cheminée, hésitante, regarde encore le livre et se dit que les braises qui restent suffiront à faire réchauffer la soupe, afin de partir travailler avec un peu de liquide chaud dans le ventre. Elle est fatiguée avant de commencer. Pourtant, son emploi est loin d’être si terrible. Elle n’a que deux heures de trajet. Et le chef est gentil, la paye pas si mauvaise, de quoi acheter le charbon, la nourriture et l’eau purifiée et même, si elle fait des heures sup, un petit plus pour payer le filtrage de l’air au syndic. Elle a de la chance d’avoir appris à lire. Sans mamie, que ferait-elle ? Un travail à l’usine ? Ou dans la rue…
Elle étouffe un sanglot et repose le livre sur l’étagère. Milan en aura peut-être besoin, pour le concours.
Anaé s’habille vite pour ne pas avoir trop froid. Elle attrape un quignon de pain, embrasse rapidement sa mère qui se lève à son tour, met son masque à gaz et file à la Centrale. Centrale du savoir, Centrale du pouvoir, Centrale de l’espoir. Le bâtiment triangulaire porte sur chacune de ses faces un de ses nobles noms.
« Centrale des ignorants, Centrale du tyran, Centrale qui ment », chantonne-t-elle en son for intérieur, repensant aux railleries de Youen, son compagnon de travail. Sur son bureau, au 3ème sous-sol, des milliers de coupures de presse s’entassent. Elle peut retirer son masque, l’air est filtré ici. Elle les classe par année, par pays, par thème. La plupart du temps, ces morceaux de passé ne lui évoquent rien. Ces nations, ces problèmes ne sont plus les leurs aujourd’hui et elle se demande bien à quoi cela sert d’archiver ce passé disparu. Mais parfois, dans le lot, elle tombe sur un article scientifique qui annonce le grand chamboulement et elle le lit avec avidité pour essayer de comprendre, une fois de plus, comment ils ont pu en arriver là. Les anciens avaient peur, mais ils n’étaient sûrs de rien. Le réchauffement climatique, la destruction des grandes forêts, la pollution des fleuves, la disparition de certaines espèces. Chacun semblait y aller de ses annonces catastrophiques, mais personne ne faisait les liens, personne ne se demandait ce qu’il se passerait si tout arrivait en même temps !
« Ils ne voulaient pas y croire et tout s’est écroulé ! Comme un château de cartes… », râle Youen qui regarde par-dessus son épaule.
Elle ne répond pas et prend des notes pour Milan, des fois que le sujet du concours porte sur l’histoire du XXIe siècle. Ça n’arrive presque jamais, personne n’aime repenser à tout cela.
Justement, dans leur minuscule appartement de la tour B34, son petit frère se fait houspiller pour se lever et se mettre au travail. Il râle pour la forme et surtout pour avoir un câlin de plus. Il sait combien sa mère est fière de lui et il en profite. Cela calme un peu son angoisse. Le concours est dans une semaine, il a tellement peur de ne pas réussir. Anaé met tant d’espoir en lui que c’est comme une colonne d’air qui l’aspire vers le ciel. S’il échoue, plongera-t-elle encore son regard dans le sien pour lui transmettre son rêve ?
Et s’il réussit ? Il ne la verra plus, ni maman, ni mamie. Il partira là-bas, où personne n’a froid, où le climat est doux, à l’image de ce qu’a connu la France avant le grand chamboulement.

***


« Sujet d’histoire : XXIe siècle :  Origines et conséquences de la déforestation. »

Dans l’immense hangar où s’alignent des centaines et des centaines de tables, le sujet apparaît sur les écrans muraux. Il y a beaucoup de cris étouffés, de nombreuses larmes qui coulent et quelques rares soupirs de soulagement. Moetia retient le sien, elle sait que rien n’est joué encore. Elle se concentre, rappelle à elle toutes ses conversations avec ses grands-parents, les notes que son père lui a ramenées des archives. À l’autre bout de la salle, Milan fait de même.



Ils se tiennent debout, côte à côte. Ils se connaissent à peine mais ils se sont tout de suite repérés dans le flot des collégiens. Les deux seuls à avoir un costume d’occasion, râpé, et de vieux cartables en cuir élimé. Les deux seuls pauvres, une bouseuse des secteurs agricoles et un pouilleux des tours de banlieue. Mais les regards moqueurs et les brimades qu’on leur promet déjà n’effacent pas leur sourire éclatant. Ils se tiennent tous deux devant un des hublots gigantesques, tentent d’apercevoir leur famille dans la foule qui se tasse sur le tarmac. Mais ils sont trop loin. Leur cœur est serré et ils se prennent la main dans un même geste, au moment où le capitaine de bord annonce le départ imminent pour Nouvelle Terre.

Bientôt, tout rétrécit, puis plus rien, les nuages violacés cachent la planète grise.

2 commentaires:

  1. J'adore! On y retrouve le ton et l'atmosphère des "Moana" sur fond d'univers à la Orwell...
    Merci pour ce beau moment de lecture

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  2. Merci beaucoup Anaïs, c'est exactement ce que je cherchais à faire !

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