mercredi 20 août 2014

Cet équilibre du semblable et de l’inédit

Ce matin, je travaille sur un article d'Anne Besson, Du « Club des Cinq »  à « Harry Potter », cycles et séries en littérature de jeunesse contemporaine (La Littérature de jeunesse en question(s), Nathalie Prince, Rennes : Presses universitaires de Rennes, coll. "Interférences", 2009), qui s'interroge en premier lieu sur les rapports entre littérature jeunesse et littérature populaire. Avant de partager avec vous ses conclusions sur ce sujet, je vais vous résumer son développement en essayant de ne pas le faire dévier.

Partons tout d'abord d'un constat : les oeuvres de littérature jeunesse sont souvent des cycles ou des séries, ces structures d'ensemble sont même prédominantes dans les genres de l'imaginaire. Anne Besson établit la distinction entre les deux et je la résume un peu abruptement : la série est une répétition, les personnages ne grandissent pas d'un tome à l'autre, ils n'évoluent pas et le plaisir de les retrouver inchangés est au rendez-vous avec, par exemple, le Club des cinq. Le cycle au contraire propose une évolution temporelle, les personnages grandissent, changent et l'histoire suit un développement dans le temps, comme dans Harry Potter.

Les structures, cycles et séries, sont elles-même spontanément associées à la paralittérature, ou littérature populaire, à cause de leur longueur. Le roman long et le roman en plusieurs tomes, ne sont pas acceptés par la critique littéraire dans le giron de la littérature classe. En effet, les oeuvres avec un grand O sont courtes, ce sont des one-shot.

"Les romans ont longtemps été interminables et c’est ce qu’on leur reprochait : l’illusion prolongée est perçue comme une mystification. Le 19ème s, en inventant le roman dramatique resserré, a projeté le genre au niveau de la haute littérature ; le récit récurrent est devenu l’apanage de la culture populaire ou enfantine, en se trouvant des véhicules nouveaux tels que le roman-feuilleton » (Jacques Goimard, Critique de la SF, Pocket « Agora », 2002, p. 522)

Et c'est là que se rejoignent aussi littérature jeunesse et littérature populaire, car cette dernière joue beaucoup sur ces structures pour fidéliser son public. En effet, la littérature pop s'adapte aux goûts supposés de son public, elle sacrifie sans état d'âme l'originalité pour obtenir le succès commercial et la vente en masse. Et ce qui plaît massivement n'est pas l'originalité.

Or une des exigences actuelles en littérature classe, c'est d'être original, quand bien même, ou parce que !, l'exigence populaire soit au contraire celle de la répétition. Cette valorisation est récente, il n'en a pas toujours été ainsi :

« Dans l’histoire de l’art mondial, si on la prend dans toute son ampleur, les systèmes artistiques liant la valeur esthétique et l’originalité constituent plutôt une exception qu’une règle. Le folklore de tous les peuples du monde, l’art médiéval qui représente une étape historique universelle inévitable, la commedia dell’arte, le classicisme – telle est la liste incomplète des systèmes artistiques qui mesuraient la valeur d’une œuvre non par la transgression, mais par l’observance de régles déterminées » Iouri Lotman, La structure du texte artistique, 1970, trad. Anne Fournier, Bernard Kreise, Eve Maller et Joëlle Yong, sous la direction de Henri Meschonnic, Paris, Gallimard NRF, 1973

En tout état de cause, cette quête d'originalité a un avantage certain pour les tenants snob de la culture classe, elle exclut les populos qui aiment les histoires récurrentes. D'où la distinction entre littérature classe "originale" et littérature pop "répétitive".

La littérature jeunesse quant à elle échappe au reproche du manque d'originalité car il est entendu que les enfants aiment la répétition (cf Bettelheim, La psychanalyse des contes de fée), on ne peut donc leur reprocher cet attrait pour les séries et les cycles.  Bien évidemment, vous aurez senti que ce jugement n'est pas exempt de mépris.

Il est entendu pour l'opinion générale que les enfants ne sont pas sensibles à l'originalité, qu'ils ne sont pas encore assez esthètes pour en profiter, et on ne va donc pas donner de la confiture à des porcelets. Je reviendrai avec plaisir sur cette question au vu du développement incroyablement riche et créatif et original de la production en album jeunesse dont deux des qualités les plus évidentes sont 1. la recherche esthétique constante et 2. l'inventivité en terme de réécriture des textes originels (contes, mythes etc.). Le succès évident de ces albums invalide tout jugement restrictif sur le manque de sensibilité esthétique des petits.

Mais d'où vient ce plaisir de la répétition ? Anne Besson cite plusieurs auteurs, et non des moindres qui apportent chacun un élément de réponse :

« L’attrait du livre, le sentiment d’apaisement, de détente psychologique qu’il procure, viennent de ce que, au creux de son fauteuil (…), le lecteur retrouve sans cesse ce qu’il sait déjà, ce qu’il veut savoir une fois encore et ce pour quoi il a acheté le volume. Le plaisir de la non-histoire, si une histoire est un développement d’événements nous menant d’un point de départ à un point d’arrivée auquel nous n’aurions jamais osé rêver. Un plaisir où la distraction tient au refus du développement des événements, au fait de se soustraire à la tension passé-présent-futur pour se retirer vers un instant, aimé parce que récurrent », Umberto Eco, « Le Mythe de Superman », in De Superman au Surhomme (1978), trad. Myriem Bouzaher, Paris, Grasset, 1993, p. 158.


le « plaisir spécifique de la répétition […] tirerait son origine du penchant que possède la vie à obéir à une certaine force d’élasticité ou d’inertie, de la tendance de tout être à revenir à son état premier. C’est ce que Barbara Low appelait le principe de nirvana et que Freud définissait comme le point où se réunissent et s’inversent pulsions de vie et pulsions de mort, Eros et Thanatos. La répétition annule l’angoisse existentielle du surgissement du nouveau, le stress de la pensée négative […]. Par quoi le feuilleton serait une littérature reposante (pour le créateur comme pour le lecteur). On a remarqué bien souvent que les enfants ne se lassent pas d’entendre le même conte, qu’ils le redemandent sans cesse » Jean-Claude Vareille, L’Homme masqué, le Justicier et le Détective, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1989, p. 87.

Et pour finir cette article, je cite donc celui d'Anne Besson :


"Eros, du côté de l’expérience, du risque, et Thanatos, tentation du néant ou de la régression, se trouveraient réconciliés par un texte où l’action est bien au rendez-vous sous forme de péripéties « palpitantes », mais présente la particularité de cependant nier l’inattendu, l’intervention déstabilisante du hasard. 

Cette complémentarité d’Eros et Thanatos suffit à nous indiquer qu’il ne faut pas voir dans l’attrait pour la récurrence une négation du mouvement, un refus de l’évolution (pour l’enfant, de la croissance) : de la répétition naît une connaissance meilleure du texte répété, une meilleure intégration de ce qu’il est susceptible d’apporter au lecteur ; de la répétition naît l’apprentissage : elle a une fonction pédagogique. Différence et Répétition apparaissent donc rigoureusement indissociables, et correspondent à des besoins humains opposés et également nécessaires, trouvant à se satisfaire dans une littérature refuge et une littérature évasion. [...]

Pour Simon Lesser, le texte de fiction se présente également comme à la fois conflit et solution : son intérêt serait de proposer des compromis entre le principe de réalité et le principe de plaisir, des solutions optimales « plus satisfaisantes et stables que les solutions provisoires de nos problèmes, dont nous devons souvent nous contenter dans la vie »  (Simon Lesser, Fiction and the Unconscious, New York, Vintage Books, 1962, p. 88). [...]

 Les lectures « populaires » et « enfantines », parce qu’elles se caractérisent par une recherche maximale d’adéquation à leur public respectif (la démarche étant davantage commerciale dans le premier cas et didactique dans le second), rejoignent ainsi, sans toujours le savoir, des enjeux profonds. Leur horizon d’attente, c’est-à-dire le « contrat » implicite qu’elles passent avec leur public et vont avoir à cœur de ne pas décevoir, consiste en effet en cet équilibre du semblable et de l’inédit."

.


1 commentaire: