Ecrire ? Pourquoi écririez-vous ?

Ce soir, je relis Virginia Woolf : débarrassée de mon concours, j'ai pu trier la bibliothèque et retrouver des merveilles comme cet essai de l'auteur anglaise, Une chambre à soi. Il commence ainsi :

Laissez-moi imaginer ce qui serait arrivé si Shakespeare avait eu une sœur merveilleusement douée, appelée, mettons, Judith. 


Virginia Woolf se saisit de cette hypothèse pour montrer que rien ne se serait passé de différent car les femmes ne pouvaient pas écrire. Et si l'on pense aux seules 3 figures littéraires du XVIème, aux Précieuses ridiculisées au XVIIème, aux... il y en a eu au XVIIIème ?, on arrive vite à George Sand qui prend un pseudo d'homme au XIXème...

Comme vous l'aurez deviné, c'est un pamphlet dénonçant le patriarcat et l'impossibilité dans laquelle les hommes ont mis les femmes pendant des siècles de prendre la plume. Très court, il se dévore tant il est bien écrit. Voici sa très belle définition des femmes :


En imagination, elle est de la plus haute importance, en pratique, elle est complètement insignifiante. Elle envahit la poésie d'un bout à l'autre ; elle est, à peu de chose près, absente de l'Histoire. Dans la fiction, elle domine la vie des rois et des conquérants ; en fait, elle était l'esclave de n'importe quel garçon dont les parents avaient exigé qu'elle portât l'anneau à son doigt. Quelques unes des paroles les plus inspirées, quelques unes des pensées les plus profondes de la littérature tombent de ses lèvres ; dans la vie pratique elle pouvait tout juste lire, à peine écrire, et était la propriété de son mari.

Mais aussi un bout de son point de vue sur l'impossibilité d'écrire que j'évoquais plus haut :

Les difficultés matérielles auxquelles les femmes se heurtaient étaient terribles ; mais bien pires étaient pour elles les difficultés immatérielles. L'indifférence du monde que Keats et Flaubert et d'autres hommes de génie ont trouvée dure à supporter était, lorsqu'il s'agissait de femmes, non pas de l'indifférence, mais de l'hostilité. Le monde ne leur disait pas ce qu'il disait aux hommes : écrivez si vous le voulez, je m'en moque...Le monde leur disait avec un éclat de rire : Ecrire ? Pourquoi écririez-vous ?

Encore un morceau ? C'est pour moi le plus émouvant :

Chaque fois qu’il est question de sorcières, à qui on fit prendre un bain forcé, ou de femmes possédées par les démons, ou de rebouteuses qui vendirent des herbes, ou même d’un homme de talent dont la mère fut remarquable, je me dis que nous sommes sur la trace d’un romancier, d’un poète qui ne se révéla pas, de quelque Jane Austen, silencieuse et sans gloire, de quelque Emily Brontë qui se fit sauter la cervelle sur la lande, ou qui, rendue folle et torturée par son propre génie, courut, le visage convulsé, par les chemins !


C'est d'autant plus dingue quand on connaît l'horrible fin de Virginia Woolf, qui me fit tant pleurer quand je la découvris dans la magnifique biographie que lui a consacré Viviane Forrester.

Allez, encore un et qui, hélas, parle si bien de notre monde en crise et qui s'applique aux hommes aussi, la misère étant la plus dangereuse des plaies du monde puisqu'elle ouvre la porte à toutes les autres, comme une blessure à vif qui se gangrènerait :

La liberté intellectuelle dépend des choses matérielles. La poésie dépend de la liberté intellectuelle. Et les femmes ont toujours été pauvres, et cela non seulement depuis deux cents ans, mais depuis le commencement des temps.

Je vais d'ailleurs en faire un roman : ce sera l'histoire d'un vieil auteur aigri, d'un poète anonyme et d'une jeune révoltée. Je n'ai pas encore de titre mais je pense quand même que ce pourrait être "Banana bread"...

Voilà revenu le temps de l'écriture !

Commentaires

  1. Ah magnifique billet sur la magnifique Virginia.
    Bon retour à la plume, j'attends cela avec impatience.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci beaucoup Calirose, je rougis !

      Supprimer
  2. Très beau billet <3 . Toutefois, je me permets de compléter : au XVIIIe, il y a Olympe de Gouges, qui écrit de la fiction engagée contre l'esclavage, et également la Charte des droits de la femme et de la citoyenne. :)

    RépondreSupprimer
  3. Un article intéressant qui me donne une furieuse envie de découvrir Virginia Woolf ! Bien que le sexisme ait été une réalité, que je condamne fermement, je ne suis pas d’accord avec ton article : pour le XVIIIe siècle, on peut citer également, en plus d’Olympe de Gouges, Charlotte Reynier Bourette, dite la Muse limonadière, Jeanne de Montégut-Ségla, Marguerite Françoise Lucile Messageot, Marie-Jeanne L’Héritier de Villandon (la nièce de Charles Perrault), Louise Levesque, Louise-Marie de Lanternât, Charlotte-Catherine Cosson de la Cressonnière, Fanny de Beauharnais, Anne-Marie de Montgeroult, Charlotte-Élisabeth Aïcha (dite Mlle Aïssé), Antoinette Legroing de La Maisonneuve, Mademoiselle Archambault, Louise Rose Babaud de la Chaussade, Louis Petit de Bachaumont, Marie-Anne Barbier, Mme de Beaumer, Madame Beccari, Suzanne Bodin de Boismortier, Louise de Bossigny (comtesse d’Auneil), Henriette Bourdic-Viot, Charlotte-Rose de Caumont La Force, Louise-Marie-Victoire de Chastenay, Émilie du Châtelet, Sophie Cottin, Anne Dacier, Madame du Deffand, Catherine Durand, Anne-Louise Élie de Beaumont, Marie-Louise-Charlotte de Pelard de Givry de Fontaines, Renée-Caroline-Victoire de Froulay, Mary Gay, Anne-Hyacinthe Geille de Saint-Léger, Félicité de Genlis, Madeleine-Angélique de Gomez, Élisabeth Guénard, Sophie Lalive de Bellegarde, Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, Constance de Lowendal, Marguerite de Lubert, Marguerite de Lussan, Marie-Joséphine de Comarieu de Montalembert, Henriette-Julie de Castelnau de Murat, Marie-Prudence Plisson, Madeleine de Puisieux, Marie-Jeanne Riccoboni, Marguerite de Launay, Claudine Guérin de Tencin, Suzanne Verdier, Gabrielle-Suzanne de Villeneuve, Henriette Louise de Waldner de Freundstein…

    Nous (et moi le premier) dénonçons volontiers les sexistes d’hier, mais nous sommes encore pires qu'eux car nous oublions toutes ces femmes admirables qui se sont illustrées. Je suis féministe, mais je pense que plutôt que victimiser les femmes, on devrait réhabiliter toutes celles qui sont tombées dans l’oubli, grâce notamment aux manuels scolaires. L’école est l’endroit idéal pour corriger les idées reçues, à mon humble avis. Mon épouse a d’ailleurs consacré un rapport pour la Haute Autorité de Lutte Contre les Discriminiations, "Stéréotypes et manuels scolaires », qui va dans ce sens : http://ute3.umh.ac.be/revues/index.php?revue=8&page=3

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. D'accord pour Olympe de Gouges et MMe Leprince de Beaumont. Sinon, après mes longues études de lettres, je ne connais dans cette liste d'autres femmes de lettres que Mme du Deffand mais elle était plus lettrée qu'écrivain, il me semble. Donc, je réaffirme que les figures féminines des lettres se comptent sur les doigts des mains, les autres sont inconnues, sans doute à tort pour certaines, mais cela ne fait que renforcer le propos de Woolf : les femmes n'écrivaient pas et les rares qui le faisaient n'ont jamais été légitimées. Il ne s'agit pas de victimiser, mais d'analyser les faits. Ces choses-là doivent être dites. Rien n'empêche aussi de réhabiliter certaines femmes. Je vais aller voir le rapport de ton épouse, merci du lien !

      Supprimer
    2. De rien ;) En fait, c’est le fait que tu évoques une absence de figures littéraires féminines au XVIIIe siècle qui me gêne beaucoup, je trouve que c’est un raccourci historique qui, paradoxalement, donne l’impression que ces écrivains n’ont pas connu de succès critiques et/ou commerciaux, ce qui n’est pas vrai. Comme tu dis, rien ne nous empêche de les réhabiliter, et même d’évoquer certains auteurs à succès de l’époque, ainsi que leurs oeuvres.

      Je pense par exemple aux poésies de Marie-Jeanne l’Héritier de Villandon, également romancière, qui avait tellement impressionné l’Académie française pour sa traduction des Epitres héroïques d'Ovide qu’elle reçut une pension à vie ! A sa mort une notice nécrologique lui fut consacrée tant sa renommée était grande… Elle a écrit beaucoup de contes de fées, a fréquenté plusieurs académies, tout comme Suzanne Verdier. Je songe également à Louise Levesque, dramaturge, poétesse et romancière dont les livres reçurent plusieurs éditions, Anne-Marie de Beaufort d’Hautpoul qui s’est illustrée comme poétesse à la cour de Louis XVI et qui a laissé de nombreuses oeuvres, la romancière Antoinette Legroing de la Maisonneuve qui a connu le succès de son vivant avec des romans sentimentaux, la dramaturge Marie-Anne Barbier dont les personnages principaux étaient des femmes (chapeau !), Madame Beccari, l’auteur du "best-seller » les Mémoires de Fanny Spingler, la romancière Charlotte-Rose de Caumont La Force, membre de l’Académie de Padoue, dont les romans étaient, parait-il, en vogue en Europe. Les romans de Sophie Cottin et de Marie-Louise-Charlotte de Pelard de Givry de Fontaines, si populaires qu’ils furent réédités au XIXe siècle ! Ou même les comédies à succès de Anne-Hyacinthe Geille de Saint-Léger.

      Détail amusant, une femme de lettres comme Félicité de Genlis (espionne de Napoléon !) vivait de ses droits d’auteurs (!), il faut dire qu’elle avait écrit plus de 80 bouquins… Le doyen de la faculté des lettres de Paris vint même à son enterrement. Et le succès de cette femme n’était pas isolé : Elisabeth Guénard a écrit 300 livres, son « best-seller » Irma ou les malheurs d’une jeune orpheline, histoire indienne », a connu 10 éditions. Certains hommes étaient bien obligés de reconnaître que les femmes étaient l’égal de l'homme : je pense à Voltaire qui a entretenu une correspondance avec la prolifique Marguerite de Lubert, romancière et auteur de contes de fées, mais aussi à Louis XV qui a soutenu Madeleine de Puisieux. Marivaux a même écrit dans la Vie de Marianne que Claudine Guérin de Tencin était un « esprit supérieur ». Son roman-phare, les Mémoires du Comte de Comminge (50 éditions !), considéré comme un chef d’oeuvre par de nombreux critiques littéraires, (au point où il fut comparé à la princesse de Clève), fut traduit en plusieurs langues à travers toute l’Europe, sans parler de ses autres livres...

      Certaines de ces femmes ont même effrayé des hommes ! (bien fait pour nous). Je fais référence à la sulfureuse Henriette-Julie de Castelnau, comtesse de Murait, qui connut le succès avec ses contes de fées, ainsi que ses livres de "science-fiction » comme l’île de la Magnificence !

      Et enfin, comment ne pas évoquer le triomphe de la comédienne et romancière Marie-Jeanne Riccoboni avec « Ernestine », qui fut mis en musique par le chevalier de Saint-Georges lui-même ! Elle a écrit beaucoup de romans, et a touché une rente du roi, supprimée par les révolutionnaires qui l’ont laissé mourir dans la misère :(

      Après, je ne peux que déplorer, hélas, que nous n’ayons jamais étudié ces femmes au collège, au lycée (et pour ma part, en fac d’Histoire). Les hommes se sont montrés avec elles presque toujours méprisables, c’est un fait, répugnant au possible :( Alors raison de plus pour ne plus les snober ;) D’ailleurs, j'ai bien envie de lire un jour une thèse universitaire sur ces femmes du XVIIIe siècle, ainsi que leurs oeuvres, ne serait-ce que pour honorer leur mémoire. Et cela grâce, à ton article, alors merci ;)

      Supprimer
    3. Merci à toi Syco, car j'ai appris beaucoup de choses et que tu as réparé brillamment mon raccourci maladroit et un peu pédant, de façon tout à fait courtoise et réussie.
      Je vais aller en apprendre plus sur ces femmes et surtout, les lire !

      Supprimer
    4. Oh mais je t'en prie, en vérifiant j'ai appris beaucoup de choses aussi du coup ;)

      Supprimer
  4. Le lien fonctionne, il faut juste le copier-coller ;)

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Tous à poils

Les femmes qui lisent sont dangereuses

La carte du tendre