Une salle qui se regardait dans le miroir

Toujours dans le cadre de mon étude de Chabrol, j'ai vu un de ses films les plus réussis, tout à fait dérangeant et étonnant, Les bonnes femmes (1960). Je vous le conseille pour le plaisir de voir ces belles gueules, ce jeu d'acteurs, et surtout d'actrices !, à l'ancienne, un peu surjoué, parfois cabotin mais aussi juste et simple.

Comme d'habitude chez Chabrol, tout est calé au millimètre, et la longueur des plans donne cette impression de malaise et d'ennui : c'est un film lent, avec de très beaux portraits et chaque détail a son importance, sa force argumentative ou narrative. J'ai pensé à la nouvelle de Flaubert, Félicité, en le voyant, pour son ironie et son fatalisme.

Les 4 filles sont superbes, jouant admirablement, chacune avec leur problématique : l'une a envie de vivre sa vie de femme librement, futilement, et se fait embarquer par deux types libidineux et répugnants. Ils la poursuivent même, jusqu'à la scène de la piscine, terrible moment où le jeu devient dangereux, à l'image de cette drague soi-disant innocente, mais en fait destructrice. La seconde rêve du prince charmant avec une naïveté touchante, symbole le plus fort de cette histoire dont on suppose la fin en tremblant. La troisième voudrait être chanteuse, mais ne peut le faire qu'en cachette, au music-hall au risque de devenir une strip-teaseuse qui amuse les bourgeois. La dernière veut se marier avec son fiancé dominateur, ayant de fait à affronter des beaux-parents de la bourgeoisie snob pour lesquels elle doit se métamorphoser en femme de catalogue, avec un vernis de culture et zéro indépendance d'esprit.

Touchantes, elles sont filmées avec tendresse et douceur et l'on sent tout de suite que Chabrol est de leur côté, que son ironie n'est pas dirigée contre elle mais contre tous ces hommes qui les enferment et les brisent.

L'ensemble dresse un tableau amer et sombre des choix offerts aux jeunes femmes dans les années 50. Fausse liberté offerte par une émancipation au rabais, où l'on passe de la domination paternelle ou maritale à la domination patronale avec un affreux directeur, dans une scène incroyable et superbement interprétée par Pierre Bertin.

Pervers et criminels sont à l'affût de ces femmes qui s'essayent à une indépendance qu'on ne leur concède pas totalement puisqu'il leur faut rentrer dans le rang si elles veulent se marier, ou accepter d'être déconsidérées si elles choisissent de réaliser leur rêve.

Animales et libres, elles le sont quand elles vont au zoo, mais ces petites chattes ne peuvent rien quand les play-boys sont des hyènes et le motard un tigre. Objets de convoitise comme les objets qu'elles vendent, elles s'ennuient dans un magasin de produits électroménagers censés faciliter la vie des ménagères. Il n'y a pas de client, on n'y voit qu'un poète au rabais qui vient taxer un peu de fric et un livreur amoureux et timide. La caissière est l'image de leur avenir, toujours aussi ennuyeux, sans autre promotion que de devenir caissière, à chérir en fétiche un mouchoir ensanglanté, symbole de leur oppression.


Emblématique de la Nouvelle Vague, le film a été mal compris à l'époque et j'aime bien l'explication de Godard à ce propos :


"Si une fille dit à un garçon : "pauvre con, je te déteste", dans la vie, cela fait mal. Donc, au cinéma, cela doit faire mal autant que dans la vie. C'est ce que les gens n'acceptent pas. C'est pourquoi ils ont refusé "Les bonnes femmes" (de Chabrol), qui est juste et vrai, mais qui leur faisait de l'effet. On avait vraiment là le cas d'une salle qui se regardait dans le miroir."

(Cahiers du cinéma n°138, décembre 1962)



1960 France, Italie
100mn / noir et blanc
Interprètes : Bernadette Lafont (Jane), Clotilde Joano (Jacqueline), Stéphane Audran (Ginette), Lucile Saint-Simon (Rita), Pierre Bertin (Monsieur Belin), Jean-Louis Maury (Marcel), Albert Dinan (Albert), Ave Ninchi (Mme Louise), Sacha Briquet (Henri), Claude Berri (le copain de Jane)


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