mercredi 5 mars 2014

Mon merveilleux demain prêt à m'être livré

Nous sommes mercredi... mais il n'y a pas d'enfaons cabriolant et hululant dans la maison !


Je vais donc en profiter pour vous proposer un petit moment de bonheur extatique en lisant une page de Nabokov qui m'a singulièrement ravie, un passage qui parle d'écriture, de paysages, de souvenirs et de demain.


Mais tout d'abord, je vous invite à voter pour une des moelleuses de votre choix au prix Merlin : 
Le prix Merlin récompense depuis 2002 un roman et une nouvelle de fantasy ou de fantastique parus l'année précédente. 
Voici les 4 Moelleuses susceptibles d'attirer votre attention : http://www.presences-d-esprits.com/prix-merlin/listes.php#s . Je vous remercie d'avance ! 

Allez, prêt pour une pépite de littérature pure ? 

"Sur un chemin à travers champs, à son point de rencontre avec la grande-route déserte, je descendas et appuyais ma bicyclette contre un poteau télégraphique. Un coucher de soleil, presque accablant de splendeur, s'attardait dans le ciel nu à découvert. Parmi ses masses en voie d'imperceptible transformation, on pouvait repérer les détails structuraux aux teintes vives d'organismes célestes, ou des fentes de feu dans des bancs sombres, ou des grèves plates, éthérées, qui avaient l'air de mirages, d'îles désertes. Je ne savais alors (tandis que je sais très bien aujourd'hui) que faire avec des choses de ce genre - comment m'en débarrasser, comment les transformer en quelque chose qui puisse être livre au lecteur en caractères imprimés afin de lui faire éprouver le frisson béni - et cette impuissance augmentait mon oppression. Une ombre colossale commençait à envahir les champs, et les poteaux télégraphiques vrombissaient dans le silence doucereux, et les chenilles qui se nourrissent la nuit grimpaient aux tiges des plantes de leur choix. Elle allait grignotant, grignotant, cette belle chenille rayée qui ne figure pas dans le Spuler, se cramponnant à la tige d'une campanule, tandis que ses mandibules descendaient le long d'une feuille en se frayant un chemin sur le bord dont elle avait dévoré un net hémicycle, puis allongeant à nouveau le cou et le repliant à nouveau petit à petit, tandis que s'accentuait la précision du contour concave.
Machinalement, je l'ai peut-être bien fait glisser, elle et un petit morceau de sa petite plante, dans une petite boîte, pour l'emporter avec moi à la maison et lui permettre de faire éclore, l'année suivante, une Splendide Surprise, mais mes pensées devaient être ailleurs. Zina et Colette, mes camarades de jeux sur la plage ; Louise, la danseuse ; toutes les petites filles empourprées, à large ceinture nouée très bas, aux cheveux soyeux, rencontrées à des réceptions ; la langoureuse comtesse G., la dame mystérieuse de mon cousin ; Polenka, souriant dans les nouveaux rêves qui me mettaient au supplice - toutes, elles se confondaient pour former un être que je ne connaissais pas, mais que sûrement je connaîtrais bientôt. 
Je me souviens d'un coucher de soleil en particulier. Il donna des reflets de braise à la sonnette de ma bicyclette. Dans le ciel, au-dessus de la noire partition des fils télégraphiques, de nombreux nuages allongés, d'un violet foncé et doublés d'écarlate, étaient suspendus, immobiles, au-dessus de ma tête, disposés en éventail ; l'ensemble faisait l'effet d'une prodigieuse ovation exprimée par la couleur et la forme. Mais elle allait s'éteignant, et tout le reste s'assombrissait aussi ; toutefois, juste au-dessus de l'horizon, dans un espace lumineux couleur turquoise, au-dessous d'un stratus noir, l'oeil découvrait une perspective que seul un imbécile pouvait prendre pour les parties de rechange de ce coucher de soleil ou de tout autre. Cela occupait un très petit secteur de l'immense ciel et avait la finesse toute spéciale de quelque chose que l'on voit par le mauvais bout d'une longue-vue. C'était, en attente, une famille de nuages sereins en miniature, un amoncellement de circonvolutions brillantes, anachroniques dans leur velouté et extrêmement éloignées ; éloignées mais parfaites en tout point ; réduites de manière fantastique, mais d'une configuration sans faille ; mon merveilleux demain prêt à m'être livré."

Forcément, après ça, comment voulez-vous que j'écrive cette année ? Dans la classification de Nadia Coste, Autres Rivages est de ceux qui écrasent. Mais j'aimerais que mon avenir d'auteur soit là, dans le ciel de Nabokov,  et j'y travaille.

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