mardi 25 mars 2014

Matière à réflexion

Ce matin, un passage qui invite à réfléchir, cité par Deleuze dans Critique et clinique :

« Je désire non pas parler de moi, mais épier le siècle, le bruit et la germination du temps. Ma mémoire est hostile à tout ce qui est personnel. Si cela dépendait de moi, je ne ferai que grimace au souvenir du passé. Je n’ai jamais pu comprendre les Tolstoï et les Aksakov*, les petits-fils Bagrov, amoureux des archives familiales avec leurs épopées de souvenirs domestiques. Je le répète, ma mémoire est non pas d’amour, mais d’hostilité, et elle travaille non à reproduire mais à écarter le passé. Pour un intellectuel de médiocre origine, la mémoire est inutile, il lui suffit des livres qu’il a lus, et sa biographie est faite. Là où chez les générations heureuses, l’épopée parle en hexamètres et en chronique, chez moi se tient une ligne de béance, et entre moi et le siècle gît un abyme, un fossé, rempli du temps qui bruit, l’endroit réservé à la famille et aux archives domestiques**. Que voulait dire ma famille ? Je ne sais. Elle était bègue de naissance et cependant elle avait quelque chose à dire. Sur moi et sur beaucoup de mes contemporains pèse le bégaiement de la naissance. Nous avons appris non à parler, mais à balbutier et ce n’est qu’en prêtant l’oreille au bruit croissant du siècle et une fois blanchis par l’écume de sa crête que nous avons acquis une langue

(Ossip Mandelstam, <Le Bruit du temps>, L’âge d’homme, page 77)

Note pour plus tard : lire Deleuze et lire Le Bruit du temps.

1 commentaire:

  1. J'ai intitulé cet article "matière à réflexion" et en voici une à partir d'une citation de Benjamin : "Pourquoi je ne reconnais personne, pourquoi je confonds les gens. Résolution de l'énigme. Parce que je ne veux pas être reconnu ; que je veux moi-même être confondu."  Ecrits autobiographiques, p353
    Je pense qu'une fois que j'en aurai fini avec les résidus des défis lancés à cette époque de l'entre-deux qui sépare l'enfant de l'adulte, je pourrai travailler plus avant à cette entreprise de confusion.

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