La nausée

Jeudi dernier, le conseil constitutionnel a jugé normal et conforme aux droits de l'homme que les auteurs de livres publiés avant 2001, et indisponibles en librairie (et encore), soient spoliés de leur travail par l'état, au profit de la communauté.

Le dégoût général de la communauté des auteurs est parfaitement exprimé par Lionel Davoust sur son blog :

Les livres sont récupérés, tels quels, et revendus par l'état sans aucun contrôle de l'auteur et de l'éditeur d'origine, pour des clopinettes.

Je ne sais pas comment illustrer ça... Comme si La communauté de l'anneau (2001) ou Gladiator (2000), n'étant pas disponibles en DVD pendant quelques temps, étaient récupérés par l'état, sans prévenir qui que ce soit, pour le diffuser sur son site à lui... et c'est le seul endroit où vous pourrez le voir dorénavant. Et si Jackson est pas content, il a le droit de faire une réclamation.


Et c'est "normal" parce que c'est devenu un bien commun, c'est d'intérêt général. Nous écrivons nos livres, nous les créons mais nous n'en sommes pas totalement propriétaires, ils sont saisissables par l'intérêt commun, ils appartiennent à tout le monde. Et c'est "normal" parce que les lecteurs ont le droit d'accéder à ces oeuvres, parce qu'ils les ont aimées, parce qu'ils en ont besoin, parce que ce sont des consommateurs qu'il ne faut pas frustrer dans leur sentiment de pouvoir tout posséder.


Connaissez-vous Thomas Bernhard ? Il a interdit dans son testament que ses oeuvres soient publiées en Autriche, son pays d'origine, parce qu'il avait honte de voir autant de nazis rester en place depuis 1945. C'est fort et c'était son droit. Eh bien, ses ayants-droits ne l'ont pas respecté.  "Il est mort, profitons-en, trahissons-le pour l'intérêt commun."

La différence entre Bernhard et nous ? Nous sommes vivants.
Et nous ne renonçons pas.

 Les hommes que nous voyons sont des victimes de l'État, et l'humanité que nous voyons n'est rien d'autre que la mangeaille de l'État, donnée à manger à l'État qui devient de plus en plus glouton.
[...] L'humanité est un gigantesque État qui, soyons sincères, à chaque réveil nous donne la nausée.

Maîtres anciens (1985), Thomas Bernhard (trad. Gilberte Lambrichs), éd. Gallimard, 1988, p. 51



Commentaires

  1. "La gestion collective qu'instaurent les dispositions contestées est donc d'un genre nouveau, ni volontaire puisque les auteurs n'ont pas à adhérer, ni obligatoire puisqu'ils peuvent s'y opposer. Leur adhésion est en quelque sorte présumée."

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    1. C'est quand même bizarre de faire des expérimentations d'un "genre nouveau" sans l'accord de ceux qui ont mis au monde les oeuvres cobayes. Marrant ce sont les mêmes excuses que les violeurs : elle n'avait pas dit non (avec un couteau sous la gorge) donc son adhésion était en quelque sorte présumée

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    2. Présumer de notre adhésion à cette mascarade...

      Céder n'est pas consentir (comme dans le viol, tiens !).

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  2. Une bataille de perdue, mais le combat continue. Il y a des lois qui sont par nature injustes, et Relire en faire partie. Qu’on ne se trompe pas, la résistance s’organise ! Ne serait-ce que dans les urnes...

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  3. "sans aucun contrôle de l'auteur et de l'éditeur d'origine"
    L'éditeur d'origine n'a plus aucun droit sur le livre puisque si le livre est indisponible, c'est que l'éditeur a failli à son exploitation continue et suivie et que les droits ont été reversés à l'auteur. Et c'est bien un des points abusifs de ReLire qui oblige l'auteur à partager avec l'éditeur fautif le maigre pécule qui résultera de la vente numérique.

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    1. En effet, que l'auteur partage le résultat de la vente avec l'ancien éditeur est un des problèmes majeurs, mais je considère aussi comme un problème, sans doute mineur, que le travail effectué par l'éditeur, et parfois il est très important, soit réemployé par l'état sans vergogne : si l'auteur a récupéré ses droits, il n'a pas pour autant envie que le travail de maquette et de correction effectué avec l'éditeur soit réutilisé sans leur accord conjoint.

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