Ce sacrifice de notre moi le plus profond



Ce matin, je lis des passages de Chronique berlinoise, de Walter Benjamin et je suis émerveillée...

- « C’est un mot, un battement ou un bruissement auquel est conférée la puissance magique de nous paralyser d’un seul coup par un sort dans le froid caveau du passé dont la voûte semble répercuter le présent seulement comme un écho. Mais a-t-on cherché à en savoir plus sur le pendant de ce rapt, sur le choc qui se produit lorsque nous tombons sur un geste ou un mot, comme on découvre tout à coup chez soi un gant ou un réticule oubliés. Et de même qu’ils nous permettent de conclure qu’une étrangère était là, il y a des paroles ou des gestes qui nous permettent de conclure que cet étranger invisible, l’avenir, les a oubliés chez nous. » -Walter Benjamin, Chronique berlinoise, in , Christian Bourgois, page 328- Cf. « Annonce d’une mort », page 53 –par exemple…


- « La langue a signalé sans malentendu possible que la mémoire n’est pas tant l’instrument de l’exploration du passé que son théâtre. Elle est le medium du vécu comme le Royaume terrestre est le médium où sont ensevelies les villes mortes. Qui cherche à s’approcher de son propre passé enseveli doit se comporter comme un homme qui creuse. Cela détermine le ton, l’allure des souvenirs authentiques. Ils ne doivent pas craindre de revenir toujours à un seul et même état de fait ; le pelleter comme de la terre, le retourner comme le Royaume terrestre. Car des états de fait ne sont que des gisements, des stratifications, qui, au prix seulement de l’exploration la plus méticuleuse, révèlent ce qui fait les vraies valeurs cachées à l’intérieur de la terre : les images arrachées à leur ancien contexte se présentent comme des joyaux dans les salles austères de notre discernement tardif – comme des vestiges ou des torses dans la galerie du collectionneur. Et il faut certes un plan pour entreprendre des fouilles avec succès. Mais le coup de bêche précautionneux, tâtonnant dans l’obscur Royaume terrestre est tout aussi indispensable, et il se fruste de la meilleure part, celui qui consigne seulement l’inventaire de ses découvertes et non cette chance obscure attachée au lien même de la découverte. La vaine recherche y a sa part tout autant que la recherche chanceuse et le souvenir ne doit donc pas procéder par récit et encore bien moins par compte rendu mais tenter de manière épique et rhapsodique, au sens le plus strict, de porter toujours ailleurs ses coups de bêche, en prospectant, là où il est déjà passé, des couches de plus en plus profondes. » Chronique berlinoise, opus cité page 277-278.


- « Ce qu’ont été pour moi les premiers livres – pour m’en souvenir je dois commencer par oublier tout autre savoir sur les livres. Certes tout mon savoir actuel repose sur mon empressement d’autrefois à laisser le livre entrer en moi ; mais alors qu’aujourd’hui le contenu et le sujet, l’objet et la matière apparaissent comme extérieurs au livre, tout cela se trouvait autrefois entièrement en lui, était tout aussi peu extérieur au livre, indépendant de lui que ne le seraient aujourd’hui le nombre de ses pages ou son papier. Le monde qui s’ouvrait dans le livre et le livre lui-même ne pouvaient être à aucun prix séparés et ne faisaient rigoureusement qu’un. En même temps que le livre, son contenu, son monde étaient aussi à portée de main, à pied d’œuvre en un tournemain. Mais alors ce contenu, ce monde transfiguraient aussi le livre dans toutes ces parties. Ils brûlaient en lui, irradiaient ; ils ne se nichaient pas seulement dans la reliure ou dans les images ; les titres de chapitre et les initiales, les paragraphes et les colonnes étaient leur coquille. On ne les lisait pas de bout en bout, non, on les habitait, on logeait entre leurs lignes et quand les rouvrait après une pause, on s’éveillait en sursaut à l’endroit même où on s’était arrêté. » (Chronique berlinoise, Christian Bourgois, page 321)




- « Chacun peut se rendre compte que la durée pendant laquelle nous sommes exposés à des impressions est sans importance pour le destin qu’elles ont dans le souvenir. Rien n’empêche que nous gardions plus ou moins nettement en mémoire des pièces où nous sommes restés vingt-quatre heures et en oubliions tout-à-fait d’autres où nous avons passé des mois. Ce n’est vraiment pas toujours la faute d’un temps d’exposition trop bref si aucune image n’apparaît sur la plaque du souvenir. Plus fréquents sont peut-être le cas où le crépuscule de l’habitude refuse à la plaque la lumière nécessaire jusqu’à ce que celle-ci fuse un jour de sources étrangères, comme de la poudre de magnésium enflammée, et fixe alors la pièce sur la plaque en une image instantanée. Mais c’est toujours nous qui sommes au centre de ces rares images. Et il n’y a rien là de si énigmatique, parce que de tels moments d’exposition soudaine sont en même temps des instants de l’être-en-dehors-de-nous et tandis que notre moi de la veille, de l’habitude, du jour s’intègre dans le cours des évènements en agissant et en souffrant, notre moi plus profond repose ailleurs et est touché par le choc comme le petit tas de poudre de magnésium par la flamme de l’allumette. C’est à ce sacrifice de notre moi le plus profond dans le choc que notre souvenir doit ses images les plus indestructibles. » (Chronique berlinoise, opus cité, pages 323-324)

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