Ce roux qui crève l'écran blanc

Ce matin, je me réveille avec Ida dans la tête, le film que nous sommes allés voir hier.
 Magnifique film polonais de Pawel Pawlikowski, Ida fait le buzz dans les salles d'art et d'essai pour son immense délicatesse, la beauté nue de ses images et l'évocation tragique de la Pologne des années 60, violentée successivement par Hitler et Staline.


SYNOPSIS

Pologne, les années 1960. Quatre jours avant de prononcer ses voeux, Anna, jeune orpheline élevée au couvent, rend visite à sa tante Wanda. Cette dernière lui révèle l'histoire de sa famille, dont les membres ont tous été tués dans les camps de la mort. Car Ida est en fait juive. D'ailleurs Wanda ne comprend pas la volonté de sa nièce de devenir nonne. Ensemble, elles prennent la route pour revoir la maison où est née la jeune femme. En chemin, elles prennent Lis en stop. Ida ne tarde pas à tomber sous le charme du séduisant jeune homme. Finalement arrivée à bon port, elles se confrontent avec l'actuel propriétaire des lieux, rongé par la culpabilité...

Anna/Ida est la perle d'innocence, de plus en plus déterminée cependant, de moins en moins perdue, qui va remuer sans le vouloir un tas d'immondices. Sa tante Wanda, Wanda la rouge, passe son temps à fumer, picoler et porte bien sûr, sa part de douleur cachée. Je n'en dis pas plus parce que le film est comme une enquête, on avance doucement, cherchant des indices pour comprendre ce qu'elles cherchent, pour les comprendre elles aussi, ces deux femmes que tout semble opposer.

« Tu ne sais pas l'effet que tu produis »


L'effet est pourtant boeuf quand on se laisse absorber par ce film dont le scénario tient en dix pages étant donné que les dialogues sont réduits au minimum, mais dont les images et surtout leur cadrage très réussi : on a l'impression d'être souvent un peu au-dessus ou à côté, la caméra ne bouge pas pour suivre les mouvements, elle reste figée, filmant aux 3/4 du vide, ou au contraire filmant en gros plan la belle Ida et ses fossettes, ou Wanda ravagée.

Le jeu incroyable de Pawel Pawlikowski, c'est qu'il nous annonce une couleur, le roux des cheveux d'Ida, et qu'il ne la montre pas, ayant choisi le noir et blanc. Et pourtant, ayant créé l'envie de la voir, en soulignant le symbole du voile que porte la nonne, il semble qu'il crève l'écran, ce roux invisible, quand enfin les cheveux apparaissent.

Un très beau film, à voir en ayant quelques notions de ce que les Juifs Polonais ont subi pendant la seconde guerre : sur les 6 millions de Juifs tués pendant la guerre, la moitié sont originaires de Pologne. et c'est plus de 10 % de la population polonaise. Imaginez le vide et les plaies ouvertes laissées par tout ce que ces crimes ont pu laissé ! Surtout dans un pays où l'antisémitisme était très fort, sans pour autant que les polonais aient aidé les nazis, malgré quelques terrifiantes exceptions. Le film donne une idée claire de cette ambivalence, mais pour mieux comprendre Wanda, il faut aussi savoir que le régime communiste a refusé de restituer les biens confisqués aux Juifs avant guerre.

Et ce titre, Ida, me fait forcément penser à Ida Grinspan, une rescapée des camps qui a beaucoup témoigné et que j'ai rencontrée grâce à ma mère.
 Vous pouvez lire ses mémoires, co-écrites avec Bertrand Poirot-Delpech, ou écouter un témoignage ici. Vous pouvez aussi visiter son site : http://idagrinspan.over-blog.fr/ créé l'an passé suite à une affaire de censure qui prouve hélas que même ici, en France, les plaies sont encore ouvertes.

Commentaires

  1. Article très intéressant ! Merci Sophie pour ces billets toujours plein d'intérêt et de richesse !

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    1. Merci Earane, j'espère que tu auras l'occasion de le voir !

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  2. Tu m’as donné envie de le voir !

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