mercredi 26 février 2014

L'évaporation de certaines matières volatiles

En plein dans mes lectures, et comme mercredi est le jour des petits (ah douleur, je n'ai pas pu lire plus de 3 pages depuis ce matin), je trouve des petites merveilles échappées de l'enfance de Nabokov et je me dis que ces tout-petits morceaux vous évoqueront sans doute des souvenirs aussi.

Un goût : "nous partîmes sur-le-champ, non sans que je me fusse emparé à la hâte d'une boule entière de sorbet au citron, que j'emportai, recelée dans ma bouche qui me cuisait." p 33

Un puzzle : "ce qui avait paru être la jambe d'un cheval se trouvait appartenir à un orme et le morceau qu'on n'était pas arrivé jusque-là à caser venait remplir, en s'ajustant parfaitement, un vide dans le fond pommelé, vous procurant l'ivresse raffinée d'une satisfaction abstraite et cependant tactile." p 53

Sa mère vieillissante ; "Tout comme les acteurs d'une troupe ambulante transportent partout avec eux, tant qu'ils se rappellent leur texte, une lande balayée par le vent, un château fort enveloppé de brume, une île enchantée, elle avait avec elle tout ce que son âme avait engrangé."

Les fessées du héros de BD de son enfance : "Chaque épisode se terminait pour Buster par une terrible fessée, que lui administrait sa maman à taille de guêpe mais vigoureuse, qui utilisait pour cela une pantoufle, une brosse à cheveux, un parapluie fragile, n'importe quoi - même la matraque d'un agent de police obligeant - et qui tirait des bouffées de poussière du fond de culotte de Buster. Du fait que je n'avais jamais été fessé, ces images étaient pour moi comme la révélation d'une étrange torture exotique non différente de, mettons, l'enterrement jusqu'au menton, dans le sable brûlant du désert..."p 88


L'apprentissage de la lecture : "J'appris à lire en anglais avant de savoir lire en russe. Mes premiers amis anglais furent 4 bonshommes dans ma grammaire - Ben, Dan, Sam et Ned. On y faisait toutes sortes d'embarras au sujet de leur identité et du lieu où ils se trouvaient. - "Qui est Ben ?" "C'est Dan." "Sam est couché." Et ainsi de suite. [...] Silencieux crétins aux visages pâlots, membrus, fiers de posséder certains outils '"Ben a une hache"), ils traversent à présent, en dérivant avec une lente mollesse, la toile de fond la plus reculée de ma mémoire..." p 100

Les crayons de couleurs : "Le marron était perpétuellement cassé, et le rouge aussi, mais parfois, quand sa mine venait de se rompre, on pouvait encore un moment le faire servir en le tenant de manière à ce que sa pointe branlante fût étayée, pas très solidement, par un saillant du bois. Le petit bonhomme violet, que j'aimais entre tous, était devenu si court à force d'avoir servi, qu'on pouvait à peine le tenir. Seul le blanc, ce grand flandrin d'albinos dans le monde des crayons, avait gardé sa longueur première..." p 127

Pour conclure, Nabokov définit la démarche d'écriture autobiographique en évoquant les motifs que nous retrouvons de loin en loin, comme des échos :

"S'attacher à suivre les dessins thématiques de ce genre à travers sa propre existence, tel doit être, à mon avis, l'objet d'une autobiographie." p34

Je le ferai peut-être si mes souvenirs ont quelque valeur en me rapprochant de la fin. Rendez-vous pour cela dans quelques décennies, quand je serai vieille et chenue, mais pour l'instant, "l'évaporation de certaines matières volatiles et la fusion de certains métaux sont toujours en cours dans mes alambics et mes creusets."
Et c'est pourquoi j'ai choisir la forme du journal désintimisé !

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