Littérature vs Cinéma (suite 4 et fin)

L'unité vs la multiplicité

On a déjà évoqué un peu cette idée selon laquelle tout est vu d'un coup au cinéma alors que la littérature décrit par morceaux : lorsqu'on doit décrire, cela peut être long, il faut choisir les détails, ceux-ci sont tous signifiants ou alors la description est monstrueusement pénible. Au cinéma, on peut décrire un paysage, une personne dans sa globalité de façon synchrone. Et même si tout n'est pas signifiant, on parle vraiment de description car l'espace montré est construit, composé : les tenues, les cadrages, les angles de vues, tout est choisi. Certes, lorsque le réalisateur filme un paysage réel, certains détails n'ont pas été choisis mais cela est comparable à la part de sens qui échappe dans l'écrit, les seconds sens, les sens figurés qui créent toujours une légère distorsion entre ce que l'auteur a voulu dire et ce que le lecteur en lit.

Par ailleurs, là où le langage verbal est monosémiotique (les mots uniquement, à l'écrit du moins, mais ici on parle littérature), le langage filmique a l'image ET le son ! De plus, l'image comprend aussi les mentions écrites et le son comporte 1/ les paroles, 2/ le bruitage, 3/ la musique. Le cinéma est de nature polysémiotique et ça lui permet de compenser certaines impossibilités vues les jours précédents. En effet, avec tous ces matériaux d'expression, le cinéma accède à toute une série de codes qui ne lui sont pas propres mais qu'il emploie avec bonheur (ou non...) :
le code du langage / le code chromatique / le code gestuel / les codes narratifs / la composition de l'image / les mouvements de caméra / le code musical ...
Empruntant à la littérature, aux arts de la scène, aux arts plastiques, à la musique, le cinéma peut faire 1000 choses !

Le montage

Pour le jargon, je vous renvoie à cette page pratique sur les mouvements de caméra et à celle-ci sur les raccords.

Alors, le montage, c'est donc l'assemblage des séquences dont on a déjà décidé l'ordre et la durée avant de les filmer, qu'on a repensé en les filmant (parce que la réalisation diffère toujours de la conception) et qu'on doit donc monter pour obtenir le résultat attendu. On fait la même chose avec la bande-son. Les auteurs qui font leurs romans par morceaux, et non dans la continuité, connaissent le problème : il faut bien assembler, il faut que ce soit "raccord" et on ne peut pas tout refaire à ce moment-là. (enfin on peut plus facilement en écriture, au cinéma, il faut revoir le budget, retrouver les acteurs, le décor...)

Les relations formelles et sémantiques entre les plans sont soumises à des codes : on peut faire les raccords de façon continue ou non. Avant le montage, tout n'est que discontinuité, c'est lui qui donne cette illusion de continuité si le monteur a adopté une narration conventionnelle type Hollywood. Dans un film, le nombre de plans montés peut varier de 1 à 1500 ! La Corde, d'Hitchcock est très peu monté, ce sont 8 plans séquence de 10 minutes chacun (la durée de la bobine) ... ! C'est d'ailleurs un film à voir, je vous le conseille dans ces temps nauséabonds d'homophobie.

Du coup, toutes les ruptures, les discontinuités sont à explorer, elles posent question : comme les conjonctions de coordination lient les éléments d'une phrase, le raccord lie les images. Au contraire, on peut employer la parataxe, les raccords par la ponctuation en juxtaposant, sans expliquer les liens : c'est une technique filmique autant qu'un effet de style littéraire. Le raccord peut se faire par un regard, un mouvement, un fondu enchaîné : ce sont des sortes de signes de ponctuation. Et puis, il y a les faux raccords, ou même l'absence même de raccord, qui égarent le spectateur. Ou le font rigoler : par exemple, un perso porte une cravate dans une scène et il n'en a pas dans le plan suivant puis de nouveau...

La fonction rythmique est donnée par la durée des plans comme dans le livre par la durée des phrases. le rythme peut être plus ou moins hypnotique.
Le montage alterné peut donner une impression de simultanéité ; il raconte une histoire, par exemple quand s'intercalent les images d'Uma Thurman endormie et de son infirmière qui approche, qui donnent l'impression de danger, de même si on intercale l'image d'un homme qui fuit et l'image de flics qui courent, on donne l'impression de poursuite, sans qu'elle soit montrée.



On peut aussi faire des métaphores en rapprochant des plans particuliers. Par exemple, dans Les Temps Modernes de Chaplin, le rapprochement entre les moutons et les ouvriers.

Une autre métaphore ? Pas besoin de vous dire ce qui approche avec cette image, si ?



Enfin, la profondeur de champ elle-même peut avoir une fonction narrative car elle permet de montrer 2 personnages ou 2 actions différentes dans le même plan. Par exemple quand M.Hulot coupe le poirier et qu'on voit aussi son beau-frère qui fait du rocking-chair... le comique est qu'on voit la catastrophe arriver. Allez un petit morceau d'anthologie pour vous montrer comme Orson Welles s'amuse avec les différentes actions dans une même séquence.




On peut aussi faire un split-screen : plusieurs plans dans la même image, comme quand deux personnes se téléphonent. Ou 3, ou 4...



Enfin, pour finir avec les possibilités incroyables du cinéma, les jeux sur le champ et le hors-champ : le hors-champ n'est pas forcément activé, il peut n'être utilisé que comme un effet de réel. Mais on peut aussi jouer avec ce que le spectateur devine du hors-champ et s'en servir pour créer des surprises ou du mystère. C'est très pratique dans les films d'horreur pour faire monter le suspens. Le champ peut appeler le hors-champ par un regard du personnage et soit le plan suivant répond en montrant ce qui était hors-champ, soit non et il y a forclusion, le hors-champ reste une énigme...  Très bel exemple dans Usual suspects... mais qui est donc en face de Keaton ? A qui est cette main ? Et pourquoi la caméra nous montre-t-elle ce tas de cordes ?


En littérature, ce genre de "blagues" ne fonctionne pas facilement parce que le lecteur veut ses réponses, il risque d'arrêter de lire si vous plantez votre effet. Mais au cinéma, piégé dans votre fauteuil, vous restez en espérant cette réponse jusqu'au bout et le réalisateur peut vous berner jusqu'au bout !

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