Le je subversif

Alors que j'étudie les récits d'enfance de Benjamin, Nabokov et Sarraute, je m'interroge sur le genre autobiographique bien sûr, mais aussi sur la fiction en "je".

Je l'ai utilisée dans les 3 tomes de Moana et dans certains chapitres des Fortune cookies, avec des intentions différentes. Dans Moana, comme il s'agit d'un roman initiatique, je voulais qu'on découvre le monde par les yeux de la petite, au présent, comme si tout cela se déroulait sous nos yeux d'enfants émerveillés ou effarés. C'est un vecteur d'émotions fortes ! J'ai utilisé ce procédé de nouveau dans le tome 3, avec un changement de "je" qui me permet de faire monter la tension puisque les deux narrations sont simultanées dans le temps du roman mais successives dans le temps de lecture : les noms des chapitres sont les mêmes, pour ceux qui ont le roman entre les mains, jusqu'à ce qu'on arrive au moment où ils se rejoignent.

Dans le tome 2, j'avais choisi une autre option, la première personne toujours, mais au passé, comme un regard rétrospectif de Moana sur elle-même, une autobiographie. Mais je ne pense pas avoir exploité toutes les possibilités de cette autobio fictionnelle.


Enfin, dans les Fortune Cookies, les chapitres de Blanche sont à la 3ème personne et les chapitres de Bianca à la première. Au-delà de la distinction quasi-immédiate que cela permet de faire entre les deux moments de la fiction (mais les dates et les lieux en tête de chapitre auraient pu rendre seuls ce service, d'autant que les citations sont aussi de différentes natures, du moins au début : chansons vs textes de lois), je voulais surtout faciliter l'identification avec le personnage de Bianca. Voici un passage d'un essai de Philippe Gasparini qui éclaire ma démarche :

Dans sa thèse parue en 2004, Est-il je ? Roman autobiographique et autofiction, il rappelle tout d'abord que la "littérature personnelle" a été longtemps condamnée, car "incivile", le discours du moi était contraire aux intérêts de la société. L'individualisme était condamné à l'époque... on sait qu'aujourd'hui il est la moëlle épinière de la morale. Aujourd'hui donc, l'autobiographie n'est plus considérée comme subversive... "chacun reconnaît au contraire son utilité sociale, son aptitude à dépasser le simple témoignage anecdotique pour exprimer une parole collective, voire universelle."

Gasparini évoque "la tactique de Vallès pour redonner la parole aux communards, celle de Barbusse pour faire discourir les poilus ou encore celle d'Hélisenne de Crenne pour montrer la condition des femmes de son temps. Quand Dickens ou Istrati se représentent en enfants au travail, Jack London ou Erri de Luca en prolétaires exploités, Claude Simon en vaincu de quarante, Jiri Weil en porteur de l'étoile jaune, Guibert en mourant du sida, Ôé en parent de handicapé mental, Gao Xingjian en victime de la Révolution culturelle, leurs personnages transcendent la plainte individuelle pour analyser, et dénoncer, une réalité sociale et politique. Jouant sur deux registres, la confidence autobiographique et la dynamique romanesque, ils prennent le lecteur à témoin d'une souffrance scandaleuse, à la fois intime et collective. Ils lui font partager la tragédie de ce destin."

Dès lors, "la traduction de l'expérience personnelle dans un langage romanesque transforme peu ou prou le "moi" singulier en héros, en type, en symbole, en métaphore. [...] Cette "iconisation" marque le passage aristotélicien du particulier au général sans résilier l'ancrage référentiel du témoignage."

Et qu'en est-il de l'autofiction... ?  (je poursuis la réflexion sans la tutelle de Gasparini, ne lui faites pas dire ce que je dis... ce sont sans doute des conneries !)
Quand le "je" n'est pas celui de l'auteur, mais celui de son narrateur... N'est-ce pas là précisément le pouvoir subversif du "je" ? Transformer une réflexion personnelle en réflexion collective ? Grâce à l'émotion suscitée, pousser le lecteur vers la réflexion socio-politique ?

L'intérêt est que "je" ne tiens pas de discours prophétique, "je" n'énonce pas une vérité puisque "je" est fictionnel. "je" est ce lapin qui parle sur mon épaule. Mignon et pelucheux. Sans danger.



Son destin n'est qu'un "si..." qu'on peut laisser en chemin pour formuler ses propres idées quant à l'avenir. C'est pour moi la puissance de l'anticipation : pousser le lecteur à réfléchir sans lui imposer de réponses toutes faites. Et le "je" me sert dans ces cas-là à donner un corps à l'hypothèse. Je refuse qu'on me prête un discours prophétique, parce que Blanche/Bianca est un "je" fictionnel. C'est vous, lecteurs, qui faites les liens, les rapprochements, les développements, à partir d'un matériau qui n'a pas valeur de témoignage, contrairement à l'autobiographie, mais d'hypothèse. L'auteur pose la question, aux lecteurs de trouver des réponses. Cela vous laisse toute liberté et moi aussi.

 C'est en tout cas ce que j'ai voulu faire avec Moana et avec les Fortune Cookies ! Et je cite Eric Chevillard :  "Je crois dur comme fer que la théorie d'une œuvre est cette œuvre même, et que celle-ci, d'ailleurs, n'est peut-être rien d'autre."

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