Langage filmique vs langage verbal

Ce matin, quelques notions de sémiologie (c'est-à-dire la science des signes, de la communication intentionnelle ou non selon les courants) :



Langage filmique vs langage verbal :

Les arts fonctionnent à partir de codes analogiques : c'est la ressemblance entre deux choses qui fonde leur lien et permet au monde virtuel créé par les arts de référer au monde réel. Il peut y avoir un rapport fort entre la vache réelle et la vache signifiée, si fort que l'on oublie que la vache à l'écran n'est pas réelle. L'auteur peut aussi décrire la vache avec tant de véracité que le signe devient aussi fort que la perception réelle de la vache, comme ce que nous construisons mentalement quand nous nous rappelons une vache de notre connaissance.

Umberto Eco explique tout ça longuement dans Sémiologie des messages visuels (1970) mais c'est assez prise de tête si on n'est pas spécialiste, je vous donne la référence par acquis de conscience.

Le langage verbal est plus complexe que le langage filmique : celui-ci est moins équivoque, il est plus à même de créer des émotions. Le langage verbal, lui, est plus à même de créer des concepts, de représenter des choses abstraites.

Dans les deux arts, le rapport au réel est très différent : même si l'impression de réalité est très forte en littérature, ce ne sont que des mots alors qu'au cinéma, le réel est toujours là, il a préexisté à sa mise en images.
Ce chat par exemple, il n'existe pas là sur la page de ce blog autrement qu'en tant que signe, mais il a existé à un moment, la photo l'a enregistré. Le cinéma est un dispositif d'enregistrement du réel. Le réel romanesque est à créer, si l'auteur ne veut pas le créer, il n'est pas préexistant. La tendance réaliste du cinéma est favorisée par cette présence irréductible du réel.

Bon bien sûr, l'image de synthèse bouleverse complètement cette distinction : on parle ici de l'image filmique traditionnelle parce qu'évidemment, dans le cinéma d'aujourd'hui, il y a création de signes à partir de rien.


Là où il était si difficile de construire des monstres crédibles au cinéma, contrairement à la littérature, cela est à présent bien plus simple. Le risque du grotesque, des effets spéciaux ratés est cependant toujours présent, même si c'est plus facile avec l'image de synthèse.


Focalisation assertive vs focalisation non-assertive :

Le langage verbal ne dit que ce qu'il veut dire, sa focalisation est assertive (proposition qu’on avance et qu’on soutient comme vraie, synonyme de affirmative). Par exemple, on peut décrire un personnage dès sa première apparition, ou lors de la seconde, ou par petites touches, ou jamais. Ainsi, dans Harry Potter, on sait d'abord que Hermione a mis sa robe de Poudlard, puis elle parle, puis on apprend qu'elle a des cheveux ébouriffés, de grandes dents et un ton autoritaire. Au cinéma, on voit et on entend tout cela d'un coup :



En littérature, l'auteur peut empêcher le lecteur de construire une entité physique complète, il peut ne présenter qu'une posture ou un détail. Par exemple, toujours dans Harry Potter, Crabbe et Goyle sont décrits de la même façon : "tous deux étaient solidement bâtis et avaient l'air féroce." Pourtant, il a bien fallu les différencier physiquement au cinéma, ils ne sont pas jumeaux. Et en choisissant des acteurs différents, le réalisateur construit une image d'eux qui outrepasse l'écrit : l'un des deux est rond et on le suppose gourmand, ce qui n'était pas un trait signifiant du personnage romanesque.

Autre différence importante : l'image filmique a du mal à supprimer les traits non-pertinents, elle est contrainte d'intégrer des éléments non-signifiants comme des éléments de décor par exemple, même si elle dispose de quelques techniques (le gros plan par exemple) pour focaliser l'attention sur ce qui compte. Si vous voulez filmer votre crocodile, vous ne pourrez pas cacher son environnement et tout le monde saura que vous avez un escalier comme ça et un tableau qui décore comme ça et aussi cet enfant-là...
Peut-être aussi que le lecteur imaginait un gros crocodile, pas un caïman.

Autre exemple, si j'écris dans un roman : "ils s'embrassèrent", je ne dis pas s'ils sont comme ça...


ou comme ça :


Et avouez que ça change tout, non ? Et si je n'ai pas décrit les personnages ni les lieux...

Pilar Zeta

Bref, au cinéma, c'est au spectateur de faire le tri dans l'image, de déterminer ce qui est pertinent ou non ! En littérature, le lecteur imagine ce qui n'est pas dit, au cinéma, le spectateur focalise sur ce qu'il pense être dit, voilà la distinction... ça offre pas mal de possibilités !

Commentaires

  1. Voilà qui fait écho à mes réflexions de ces derniers jours <3 !

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  2. ... mon commentaire précédent fonctionne en fait pour les deux articles ^^. Merci pour ces explications ! :)

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  3. C'est passionnant et expliqué d'une façon limpide ! Merci pour cet article !

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