Les femmes qui lisent sont dangereuses

Jeudi dernier, dans un article condescendant sur le lectorat de Michel Bussi (auteur de polars à succès), un journaliste plein de morgue décrivait le " Le lectorat poche. Le Graal. Des lecteurs avides, qui engloutissent deux, voire trois romans par semaine, et réclament un réapprovisionnement permanent. Des femmes, pour la plupart, qui ne regardent pas la télévision, se couchent tôt et lisent pour s’endormir, passent deux heures par jour dans les transports en commun, le nez dans leur roman. Elles veulent de l’intrigue. Se foutent bien du style. Ignorent jusqu’à l’existence des critiques et des vedettes de la rentrée littéraire. Se recommandent les livres entre elles. Ont des blogs." David Caviglioli, Le Nouvel observateur, 6 février 2014, n°2570, p. 88

Cité par le blog Sans parler du chat, ces propos m'ont fait bondir pour leur misogynie crasse : quelle vision des femmes lectrices... quel mépris ! Sans goût, déconnectées du monde, tâcheronnes célibataires sans vie sociale ?
Il n'est pas le seul, pourtant, à avoir cette idée des lectrices, voici l'opinion de Charles Dantzig :


« Le charme de la littérature est souvent créé par le lecteur en état d’enfance. Beaucoup y restent. Ce sont ceux qui transforment les romans en best-sellers. Et les femmes restées des gamines rêvant d’amour mènent à 300 000 des nunucheries qui pansent la douleur d’avoir pour mari un goujat qui mange les coudes sur la table, et les hommes restés des adolescents à idées quittent les émissions de foot sur TF1 pour les romans d’anticipation écrits par des cons apocalyptiques."
Pourquoi lire?, Charles Dantzig, p. 41

Ces jugements à l'emporte-pièce ne sont même pas originaux, ils ne sont que les copiés-collés des préjugés qu'avaient au XIXème les grands critiques à propos du roman.

Ces mêmes imbéciles qui méprisaient le peuple du haut de leurs tribunes parisiennes, avec leur particule et leur monocle de dandy. Car c'est Emma Bovary qu'ils nous décrivent ces braves Caviglioli et Dantzig, une femme qui lit tant de daubes romanesques qu'elle finit par tromper son mari et se suicider car la lecture est funeste pour la gent féminine... C'est Mathilde de La Mole, qui lit trop de romans, sacrifie le sentiment juste à l'amour d'esprit, et finit par porter la tête de son amant sur les genoux comme la Reine Margot dont elle a lu les aventures.


Heureusement, dans la vision de Caviglioli, il n'y a même pas de mari ou d'amant, ces lectrices sont apparemment célibataires pour se coucher si tôt avec leur livre, elles ont des emplois sans doute subalternes pour habiter si loin de leur travail, ne regardent même pas autour d'elles puisqu'elles n'ont pas la télé, ne vivent même pas vraiment dans notre monde puisqu'elles ignorent la rentrée littéraire, bref, ne sont liées au monde que par leurs cercles bloguesques où elles restent "entre elles". Le plus choquant, bien sûr, c'est qu'elles n'ont pas de goût, elles ne veulent que de l'intrigue, le style, "elles s'en foutent". Quelles cruches ces nénettes ! Si elles lisaient les critiques littéraires comme David Caviglioli, elles seraient moins gourdes, mais hélas, elles lisent des... blogs. (méfiez-vous, c'est ce que vous êtes en train de faire !)


Caviglioli et Dantzig ne font que répéter un écho qui perdure depuis le milieu du XVIIème, quand les Précieuses furent ridiculisées par Molière, huées par les moralistes et enterrées dans leur stéréotype de femmes emmerdantes. C'est qu'il n'aurait pas manqué que d'autres femmes soient contaminées si on les avait laissées diffuser leurs idées sur le patriarcat, la nécessité du divorce ou la libération des moeurs féminines.

Laure Adler dresse l'histoire de cette opinion masculine, fort ancienne et qui resurgit pourtant encore en 2014, dans son excellent essai "Les femmes qui lisent sont dangereuses" : au XVIIIème,
"Les femmes qui lisent sont dangereuses. D’ailleurs, les hommes ne vont pas s’y tromper, qui vont empêcher, encercler, encager les femmes pour qu’elles lisent le moins possible et qu’elles ne lisent que ce qu’ils leur enjoignent de lire.
Et d’abord, encore et encore la Bible. La Bible pour les filles, le seul texte autorisé dans tous les sens du terme. 
Mais les femmes n’entendent pas continuer à célébrer les beautés des manifestations sensibles du divin ni même incarner l’exaltation de cette essence divine."

A partir du XIXème :
"Le mouvement s’opère simultanément en Allemagne, en Grande Bretagne et en France. Les femmes dédaignent la Bible pour l’Encyclopédie, se passionnent pour les romans et éprouvent une curiosité de plus en plus dévorante pour tout ce qui a trait à l’actualité. Cette véritable révolution culturelle s’accompagne d’une lecture des journaux et d’une attirance de plus en plus forte pour ce qu’on nomme alors « les romans du temps présent ». Les femmes lisent pour comprendre, pour s’éveiller aux problèmes du monde, pour prendre conscience de leur sort, par-delà les barrières géographiques et générationnelles. Les femmes se mettent à écrire pour des femmes et se régalent de se lire entre femmes."
Marilyn lit Ulysse d’Eve Arnold. (1952)
Elle le lit vraiment car elle a beau être belle
et blonde, elle lit des livres "compliqués".

" La lecture entre femmes, écrite par des femmes pour des femmes, tisse un lien de solidarité qui inquiète bien des hommes- hommes de loi, hommes d’hygiène, hommes de mœurs, hommes d’Eglise. Tous, à leur manière, vont s’alarmer des femmes qui lisent, avant de les marginaliser, de les désigner comme différentes, atteintes de névroses diverses, affaiblies, exténuées par un excès de désirs artificiels, propres à succomber, proies rêvées d’un monde décadent et déliquescent, mais si vénéneux et si puissant érotiquement qu’il pourrait entraîner un brouillage d’identité sexuelle, une dévalorisation des codes moraux, une déstabilisation de la place assignée à chacun dans un monde où le propriétaire est le père, le bourgeois, l’époux ; et la femme ne peut qu’être épouse et non transpercée de désir, entachée de sexualité, même si -et justement pour cette raison- elle a fait l’amour dans la conjugalité la moins débridée. »

"Le livre favorise la sociabilité et les échanges entre femmes. Dans les cercles et les salons, sous prétexte de lire, on refait le monde. Commence alors à s’installer la litanie masculine, qui deviendra obsédante et récurrente tout au long du XIXème siècle, « la femme qui lit trop »."

"Emma devient la figure emblématique de la pathologie que crée, chez les femmes, le fait même de lire : elles s’exposent aux affections pulmonaires, à la chlorose, à la déviation de la colonne vertébrale et, last but not least, à l’hystérie.
Car la femme qui lit est une insatiable sexuelle. Au lieu de lire, elle ferait mieux de frotter le parquet de son appartement tous les matins, de s’injecter des lotions calmantes dans le vagin, de boire des infusions de fleur de mauve, comme le prescrit le Traité de thérapeutique et de matière médicale (publié en 1836 et ré-édité neuf fois jusqu’en 1877)."

Pour conclure, j'espère que ces messieurs comprendront rapidement que leur opinion est dépassée : le XIXème est fini. Le XXème aussi, d'ailleurs. Leur conception rétrograde et moisie de la lecture leur vaut mon mépris total. Mais je ne désespère pas de voir disparaître un jour l'écho persistant de cette litanie... "Les femmes qui lisent sont dangereuses."

Nota bene au cas où : j'ai lu l'article de Caviglioli en entier, et en bonne gourdasse que je suis, je n'ai pas réussi à trouver le second degré. Mais c'est que je n'ai sans doute pas une bonne perception de son style.

Commentaires

  1. Wonderful. J'aime, je plussoie, j'applaudis!

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    1. Ca ne m'étonne pas, tu es une Marilyn !

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  2. "elles seraient moins gourdes, mais hélas, elles lisent des... blogs. (méfiez-vous, c'est ce que vous êtes en train de faire !)"
    Aaaah ! Mais c'est de ta faute aloooors ! :))

    Dis-moi, a-t-on seulement le droit, proprement, de répondre à ce genre d'hommes à quel point ils nous emmerdent ?
    Et à quel point on en a, au fond, rien à carrer de leur opinion rétrograde et complètement déconnectée des réalités ?

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    1. On a le droit, Roanne ! D'ailleurs, tu le fais très bien et je t'en remercie, tu participes à la dangerosité de l'article !

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  3. Alleluiah ! Je suis donc dangereuse et c'est tant mieux ! Et vlan ! (Et moi non plus je ne vois pas le seconde degré de ce monsieur - et encore, monsieur, c'est trop gentil !)

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    1. Petit monsieur. Ou petit et affreux monsieur. Petit et affreux tout court ? Merci Earane !

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  4. Heureusement, peu de femmes liront cet article. :-)

    Notons que les hommes et la SF en prennent également un peu au passage :
    "et les hommes restés des adolescents à idées quittent les émissions de foot sur TF1 pour les romans d’anticipation écrits par des cons apocalyptiques."

    Si ça ne tenait qu'à moi, je retirerais tous les points de leur permis de journalisme...

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    1. Thierry, c'est d'autant pire que visiblement, c'est pire de lire de la SF que de regarder les émissions de foot sur TF1. Je pense que nous n'avons pas tout à fait le même sens des priorité que l'auteur de la phrase que tu as citée, et que je trouve juste énorme (j'ai bien cru que c'était une blague, en fait, mais il semble que non...).

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    2. C'est énorme en effet.
      Je vais donc continuer à lire de la SF, et même en écrire.
      Et me diversifier dans la fantasy, le fantastique et tous les autres genres.

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    3. Et tu fais bien Thierry ! Je n'ai pas développé mon propos sur les hommes en effet, mais j'ai cité Dantzig pour montrer que ces gens-là font autant de mal aux hommes qu'aux femmes avec de tels propos : ils enferment les hommes dans une autre conception de la lecture, qu'ils jugent sans doute plus noble, plus sérieuse (donc pas de SFFF) que la lecture féminine, mais qui est tout aussi rétrograde.

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  5. Pourquoi tant de haine ? Comment peut-on écrire dans une rubrique littéraire et mépriser autant les auteurs et les lectrices ?
    Je lis Bussi et Dostoievski et cher monsieur je vous emmerde (typiquement le genre de personnages qui fait dire des grossieretés !!).
    Merci pour ce billet d'un niveau bien supérieur à celui de Caviglioni ou je-ne-sais-quoi !!!

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  6. je suis blonde, je lis 3 à 4 livres par semaine, j'ai un blog (de cuisine!), je participe à un groupé privé sur les echanges de lectures entre filles.....je n'aime pas la tv, je me couche, tôt pour lire... mariée, un enfant, une vie sociale remplie, mais je ne fais pas 2h de transport en commun le matin pour aller au bureau (15mn en voiture!)...
    Au secours: je suis dangereuse!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! et si j'ai bien compris j'ai aussi des goûts de chiotte en matière de lecture (moi qui lit de tout et de la bitlit en ce moment....shame on me!)
    merci pour ce billet ma belle, un beau pied de nez à ce muffle!

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    1. Tu lis de la bitlit et tu oses le dire !! Rôô, méfie-toi, tu va bientôt être taxée d'hystérie ! Merci Sagweste, ça me donne envie de continuer à être dangereuse ! (et à cuisiner)

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  7. Je suis dangereuse, j'en suis fière et je leur dis m**** à tous.
    Merci Silène d'exprimer aussi bien ce que beaucoup d'entre nous ressentent en lisant des horreurs pareilles.

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  8. Il y a encore pire : les femmes de la rue qui lisent ! (cf le fameux article) ! Elles sont selon l'auteur forcément alcoolisées (ce qui est faux, je le sais parfaitement, étant la femme décrite !) et je n'étais pas "émue aux larmes" en voyant l'auteur que je croisais en tout et pour tout pour la 2nde fois !

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