Film vs Livre 1 = le contexte + 2 = réception/perception

Ce matin, je me remets à mon programme de révisions, cette fois en vue des oraux : du coup, je travaille sur la distinction film vs livre à propos de La Cérémonie de Chabrol.
J'ai suivi en décembre un cours de Claude Murcia dont je vais reprendre en partie l'organisation et les explications ici.

Je trouve cette comparaison très utile pour les auteurs de bouquins : en effet, on sait que nous pouvons partager avec les scénaristes beaucoup d'informations et que nos métiers sont proches. J'ai eu la chance de suivre une conférence de Christophe Lambert sur le sujet (l'auteur pas l'acteur) et j'ai adoré ses explications sur les différents temps du scénario. Il s'agissait de relier les tempos basiques du schéma narratif qu'on trouve de façon assez claire dans les contes (situation initiale / élément perturbateur / péripéties / élément de dénouement / situation finale) aux étapes narratives des scénarios. Il nous avait ainsi expliqué cette approche avec Stand by me de Rob Reiner, un de mes films culte, à partir d'une nouvelle de Stephen King. Je ne peux plus écrire ou imaginer une quelconque histoire sans revoir mentalement le schéma de Christophe, le plot point, le fun & games, le ventre de la baleine et la parenthèse enchantée.


Cela étant, je reste persuadée que pour réussir à se nourrir des démarches scénaristiques avec discernement, il est important de bien distinguer les deux processus de création, leurs points communs, leurs différences. Exactement comme il est intéressant de lire Lavandier en ayant comparé roman et théâtre auparavant. C'est avec ce bagage qu'on peut se servir d'autant mieux de l'enseignement des scénaristes comme Truby. D'ailleurs Christophe Lambert est un cinéphile plus qu'averti et je pense que, s'il peut aller du scénario au roman avec autant de facilité, c'est qu'il a déjà réfléchi cette comparaison. Voici la mienne, nourrie donc par Claude Murcia (désolée si j'enfonce des portes ouvertes) :

Le contexte : "Contrairement à l'écrivain qui est seul devant sa feuille, le cinéaste est dans une dimension de création collective, une pluralité d'interlocuteurs et de contingences matérielles" : Le réalisateur travaille avec le scénariste et chacun doit s'effacer derrière l'autre à un moment. Deux créateurs dont l'un impose l'écriture et l'autre sa réalisation en images. Deux créateurs dont l'un reste toujours dans l'ombre : qui connaît les noms des scénaristes de ses films préférés ? A part les duos Prévert/Carné et Robbe-Grillet/Resnais, ainsi que le premier Hunger games dont je sais que c'est Suzanne Collins qui l'a scénarisé (c'est son boulot), je ne peux pas citer grand monde.
Par ailleurs, d'autres interlocuteurs interfèrent sans arrêt dans la création du film, les techniciens, les acteurs : chacun veut mettre sa patte de façon plus ou moins égocentrique, par exemple en montant les rushs à sa manière ou en sur-jouant une réplique.

Autre différence majeure, les contingences matérielles : fric, producteur, les problèmes de budget sont cruciaux et précédent le tournage. Quelle différence par exemple entre un film en costumes comme le Beaucoup de bruit pour rien de Kenneth Branagh et celui en N&B, filmé dans la propre villa du réalisateur Joss Whedon ! Tous les deux sur un scénario de Shakespeare, c'est bien commode, il est mort, on peut lui faire ce qu'on veut... mais on ne peut pas lui demander de changer une ligne !


De fait, en écriture on peut revenir sur ses choix sans arrêt, reprendre, refaire, c'est un labo secret où l'on est seul maître à bord. Moi qui ai testé l'écriture à deux, je peux vous dire que c'est très étonnant et que je ne le ferais pas avec beaucoup de personnes, même des amis. Il fallait bien que ce soit Paul que je connaissais très bien, pour que je ne me sente pas dépossédée, pour que j'accepte de lâcher prise, pour que je partage cet espace secret.

Réception / Perception : La relation au livre est une pratique autonome et peu contraignante alors qu'au cinéma, on a des contraintes de perception beaucoup plus importantes (on ne parle pas du visionnement à la maison, on parle ici du cinéma). Au cinoche, la lecture se fait de façon collective, avec un type à côté qui scrochnouille des pop-corn et un mouflet qui tape dans le siège derrière : pourtant, on ne peut pas échanger facilement avec son voisin, à cause du bruit et parce qu'il nous fusille du regard, et on se retrouve vite dans une bulle. C'est d'ailleurs pour ça que les bruits du pop-corn nous embête, ils nous font sortir du film, revenir sur terre.

Cela se fait dans un temps fixe et non maîtrisé par le spectateur : il n'y a pas de coupure pour réfléchir à une question posée par le film ou digérer une scène un peu dure. C'est le film qui impose son rythme et ce qui n'est pas perçu à la première lecture est irrécupérable. On ne peut pas relire la page, on ne peut pas revenir au début pour comprendre qui est ce type en fait, revoir un indice. On ne peut pas non plus lire la fin avant le début pour se rassurer...

L'état de réception est différent aussi :
Un livre peut-être lu n'importe où et que l'auteur ne peut pas maîtriser cela. Si vous lisez Moana en plein soleil, aux Marquises ou plus proche sur une plage corse, vous en aurez une toute autre vision que si vous le lisez au fond de votre lit en plein hiver avec de la neige dehors. Je ne peux rien y faire et cela a pourtant une importance cruciale sur la perception de mon propos. Au cinéma, on est bombardé par les images, on atteint un état proche de l'hypnose, du rêve, qui favorise l'identification avec les personnages. Le déploiement perceptif est considérable : ouïe, vue, on s'en prend plein les yeux et les oreilles. On accepte le point de vue d'emblée parce qu'on n'a que lui et qu'on ne peut pas revenir en arrière, on est beaucoup plus passif. Bien sûr, il y a des contre-exemples, Godard particulièrement.


Pourtant, c'est un fait, le cinéma piège plus facilement que le livre qu'on peut abandonner là, arrêter où on le souhaite : quoique l'auteur ait pu construire pour que vous ne l'abandonniez pas avant le point de non-retour, si le téléphone sonne, c'est perdu.
All is lost !

A demain pour comparer langage filmique et langage verbal !

Commentaires

  1. Je ne sais pas s'il y a eu des portes ouvertes d'enfoncées, mais j'ai trouvé ça très intéressant.

    Je me suis d'ailleurs souvent demandé pourquoi, historiquement et culturellement, l'écriture est restée un art solitaire. Un roman a de nombreuses facettes en commun avec un film : dialogues, scénario, photographie / description, montage / rythme, etc.
    Alors, pourquoi est-il dans la norme qu'un film ait son scénariste, son dialoguiste, son directeur de photographie, son réalisateur, et que de l'autre côté, l'écrivain se doive, à lui seul, de porter toutes ces mêmes caquettes ?

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  2. Très intéressant ! Cela ouvre matière à pas mal de réflexions, notamment sur le pourquoi de l'emprise des théories scénaristiques sur les méthodes d'écriture - sur cette impression de "déjà-lu" qui me saisit souvent face à nombre de romans "contemporains", ou de "déjà-vu" au cinéma.
    Toutefois, je me permets de nuancer l'impact sur l'imaginaire, par exemple lors de scènes que l'on trouve dérangeante (j'en ai une en tête dans Hannibal) : il me semble qu'on peut "sortir" d'un film comme on veut, en fermant les yeux, en se bouchant les oreilles, en laissant le film tourner "sans nous" quelques minutes... alors qu'on ne peut pas se sortir de la tête une scène qu'un livre nous a fait découvrir.

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