Ecrire avec Paul 3 - parallèle surréaliste

Cette question me touche bien sûr, à deux mois de la sortie de 14-14. Et je lis Les Mains libres d'Eluard et Man Ray, un recueil de dessins illustrés par Eluard, dans un retournement intéressant de la démarche commune qui est d'illustrer un texte. C'est ici l'inverse.

Et c'est drôle de parler de la façon dont Man Ray a travaillé avec un Paul, lui aussi.

Je lis le dossier qui complète cette édition, rédigé par l'excellent Henri Scepi, dont j'ai eu la chance de suivre les cours à Paris VII. En voici ma substantifique moëlle (je vous invite à vous procurer cet ouvrage beau et pas cher - Folio plus classiques à 6,8 euros - cependant pour en tirer votre propre grain).

La collaboration d'Eluard avec les artistes est, selon Henri Scepi "indubitablement le signe, et peut-être même la signature, d'un geste créateur qui s'enrichit de la confrontation des formes d'écriture et des points de vue, puisant dans le dialogue stimulant des arts et des imaginaires les ressources d'un langage revivifié." Il s'agit pour eux de "confier au dessin et au poème le soin d'élargir ensemble, dans leur réciproque résonance, le domaine souverain de l'imagination et d'atteindre ce point de l'esprit, délié de tout ancrage positif comme de toute injonction morale."

C'est passionnant : cela m'évoque des albums, des expériences de lecture où les deux éléments - texte et dessin - provoquent ce voyage, nous attrapent et nous tiennent jusqu'à ce que s'ouvre, comme un coquillage, l'émotion recherchée.

"Je supprimais le visible et l'invisible, je me perdis dans un miroir sans tain. Indestructible, je n'étais pas aveugle."
Eluard, Les dessous d'une vie

"Le poème, pour Eluard, n'est ni une traduction ni une transposition de la vie psychique de l'individu ; il résulte d'une tension de forces qui s'équilibrent, et qui, au sein du langage, créent un nouvel ordre, une "surréalité"."

Mais comment cela marche-t-il, qu'est-ce que ce blabla ?
Scepi prend cette image "Cette averse est un feu de paille" (Eluard, Les Mains libres) et il l'observe : "Si les thèmes de l'eau et du feu se neutralisent mutuellement, ils se superposent cependant ou s'identifient l'un à l'autre en raison d'un trait commun implicite d'ordre acoustique, générateur précisément de cette "étincelle" poétique [...] : le crépitement de l'averse est comparable à celui d'un feu de paille et peut, en dernière analyse, se confondre avec lui."

"Le propre de ce type d'image est d'activer un processus d'enchaînement, une dynamique de la liaison..."
Et le peintre, le plasticien, de même a cette "volonté de confondre formes, événements, couleurs, sensations, sentiments, le futile et le grave, le fugitif et le permanent, l'ancien et le nouveau, la contemplation et l'action, les hommes et les objets, le temps et la durée, l'élément et le tout, nuits, rêves et lumières." Eluard à propos de Max Ernst, Donner à voir

A l'époque, quand le recueil est sorti, les dessins de Man Ray ont été déconsidérés au profit des poèmes d'Eluard dont les critiques saluent la délicatesse. Pourtant ils font sens ensemble à mes yeux. Henri Scepi fait remarquer que les deux parties du recueil s'achèvent, l'une sur "La liberté" (on est en 1937, celle-ci est menacée), la seconde sur "Les amis", sorte de rempart inaliénable.


"Il y a plus de merveilles dans une main tendue, avide que dans tout ce qui nous sépare de ce que nous aimons." Eluard.

"L'espace biographique rejoint l'espace imaginaire sans jamais toutefois verser dans la confidence ou l'anecdote."

C'est bien ainsi que nous avons pratiqué l'écriture à deux, avec Paul, de la liberté aux amis, pour créer un espace imaginaire où se rencontrent les deux enfants, entre 14 et 14.

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