Une image-miroir



Je suis très intéressée par la série d'articles qu'il a produits pour L'hebdo et les réflexions qu'il suscite me ravissent. Mais ce matin, je ne suis pas complètement d'accord avec lui. Et j'ai envie d'expliquer pourquoi. On y va ? Allez, go !

Dans cet article,  Marc Atallah (que je respecte parfaitement, hein ? quoique je discute cet article précis, on sait jamais, des fois qu'il vienne jusqu'ici pour lire mes râleries, faudrait pas qu'il soit fâché) explique que le roman de SF n'a pas pour fin d'être un outil philosophique "(c'est-à-dire un moyen en vue d'une fin qui le dépasse)", mais de "générer émotions humaines et scénarios humains".

Il développe :
"Il est évident qu'une fiction intéressante est une fiction qui provoque des émotions: on vibre, on rit, on pleure, on angoisse, on espère, on désire, on attend, on... Bref, on éprouve un récit - on ne le subit pas. Il y a une quête - remplie ou non - et c'est cette quête qui nous accroche et nous tient en haleine. [Développement très juste sur la quête à lire sur le blog de L'hebdo mais raccourci ici pour ne pas ennuyer le lecteur. Qui se demande pourquoi je fais des parenthèses aussi longues. J'ai pas bu mon 2ème café, voilà !] Et ce parcours produit de l'émotion - voilà ce qui est recherché, désiré, voulu. Point de philosophie là-derrière; juste une compréhension émotionnelle du sens (ou du non-sens) de nos vies."

Eh bien, je ne suis pas d'accord avec lui : je pense que le roman de SF est hybride : il ne fait pas qu'élaborer un scénario et provoquer des émotions, il pose les questions philosophiques, sociales ou politiques qui leur sont associées. Il ne s'agit pas que de "compréhension émotionnelle", d'ailleurs je ne vois pas bien ce que c'est que cette idée : on ne comprend pas par l'émotion, ce n'est pas un attribut du coeur de comprendre, c'est un attribut de l'esprit, non ? 


Le roman de SF est donc outil de divertissement ET outil philosophique.

(En fait, tout roman a un pouvoir d'hybridation entre outil de divertissement ET outil philosophique.) 



OK, en effet, le roman de SF crée le divertissement, nous intéresse à un monde, à des personnages et nous fait ressentir des émotions.  Et puis... il nous pose des questions. Et pourquoi nous poserions-nous ces questions ? Parce que nous ressentons des émotions si fortes, si justes, que nous éprouvons le besoin de comprendre le monde créé par le biais de la science-fiction. Nous aurons ensuite tout le loisir de faire le parallèle avec notre propre monde, à partir d'une émotion peut-être, ou d'un morceau de scénario que nous projetterons sur notre réalité. Je rejoins donc Marc Atallah qui poursuit en parlant d'Elysium, qui au passage n'est pas un roman mais bon, je reviendrai sur cette habitude de mélanger scénario et roman qui présente de sérieux intérêts mais aussi de sévères écueils, je surligne ce qui m'intéresse :

"Mais la fiction produit aussi des scénarios grâce auxquels, je l'ai déjà dit dans un blog précédent, nous arrivons mieux cerner ce que nous sommes en train de vivre. [Rappel du scénario d'Elysium] On le voit: point de philosophie de la science ou de la technoscience ici, mais une image-miroir des directions que nous prenons et qui se répercutent sur nos choix et nos comportements. [...] "

Je suis donc bien d'accord avec cette idée "des scénarios qui nous permettent de mieux cerner ce que nous sommes en train de vivre." En fait, il n'aurait pas parlé de "compréhension émotionnelle", on serait vraiment sur la même longueur d'ondes. 



Et bien d'accord encore, quand Marc Atallah explique que le roman ne tient pas un discours philosophique sur la science. Mais alors...  pourquoi il refuse à la SF d'être un outil de réflexion (ici plus politique que philosophique en effet) ?
Que ce ne soit pas un outil philosophique sur la science ne lui retire pas la possibilité d'être un outil philosophique sur d'autres sujets, si ? Ou un outil socio-politique comme Elysium ?


"On le voit, Blomkamp n'appelle pas à la révolte, mais il nous offre un scénario grâce auquel il nous est possible d'un peu mieux saisir le sens de nos rêves de totalité et, peut-être, de mieux comprendre que si nous acceptons le dur labeur et les injustices, c'est parce que, pour reprendre les mots de Lukacs, nous rêvons toujours de totalité alors même que nous choisissons d'oublier qu'elle est inaccessible. "

Et pourquoi n'appellerait-il pas à la révolte ? Comment Blomkamp pourrait-il décider de ce que son film va susciter comme parallèles, comme questions et comme réactions de la part du public ? Peut-être que lui n'appelle pas à la révolte, mais moi, en tant que spectatrice, je n'ai pas la même appréciation que Marc Atallah et je trouve là un scénario tout à fait révoltant, qui me pousse encore un peu plus dans l'envie de faire bouger les lignes de la société actuelle. On retrouve ici les questions de la théorie de la réception : on s'en tamponne de ce que Blomkamp a voulu mettre comme bornes à notre réflexion. Du moment qu'il a ouvert la boîte de Pandore, on pioche dedans à notre guise, c'est la dure loi de la liberté interprétative ! C'est comme Eugène Sue qui se moquait des basses classes dans Les Mystères de Paris  et qui a en fait généré des envies de révolte de ces mêmes personnes : elles se sont vues en miroir dans le texte et en ont éprouvé une colère telle qu'elles ont fait 1848 !


"La science-fiction de Blomkamp est donc une "machine" à décrypter ce qui fait l'humanité actuelle - c'est-à-dire ses fonctionnements intimes - [...]
OK, là dessus on se rejoint, même si ce n'est pas par l'émotion qu'on décrypte, contrairement à ce que dit l'auteur de l'article.
: celle-ci est en effet une excuse pour imaginer un scénario humain intéressant."

Alors là, non, non et encore non !!!  La SF serait une "excuse pour imaginer un scénario humain intéressant" ? La SF  tiendrait un discours non assumé, et n'appelant pas à la révolte ? Mais ça va pas du tout ça ! Ah non, pardon monsieur Atallah mais vous réduisez de façon très discutable la portée de la SF et je ne peux que trépigner et taper du poing !

Ce n'est pas une "excuse", c'est assumé de la part de l'auteur ! La SF a bien deux fins affichées : l'une est de divertir en créant des émotions, l'autre est de "décrypter ce qui fait l'humanité actuelle". et de laisser ensuite le spectateur/lecteur en faire ce qu'il veut, retourner au dodo ou se révolter !

Mais pourquoi réduit-on aujourd'hui la portée philosophique de la SF ? Sous le prétexte du divertissement ? Mais ce n'est pas un gros mot de réfléchir ! On peut s'amuser et réfléchir aussi, non ?
My two cents !

Commentaires

  1. Un beau billet, encore une fois (j'aime quand tu t'indignes ^^).

    Inutile de préciser que je suis on ne peut plus d'accord, je suppose ?
    Je trouve justement que la force de la SF(FF), c'est d'amener à la réflexion par l'émotion, parce qu'alors ce n'est pas un effort que de lire (comme on pourrait lire un essai philosophique par exemple), mais au contraire, un plaisir. Et on est d'autant plus impliqués dans le sujet de l'auteur qu'on vit son oeuvre, qu'on rit et qu'on pleure avec elle.
    En outre, elle permet aussi de dépasser certaines barrières, grâce à un univers fictionnel rassurant (quand ça devient trop pénible, il suffit de se rappeler que ce n'est pas - encore - arrivé, et on peut poursuivre une vraie réflexion sur un sujet hypothétique mais en lien avec notre présent.

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  2. Je reviendrai lire le tout plus tard (c'est un billet un peu long, il faut que je me pose pour l'apprécier) mais rien que le début, je suis d'accord avec toi.
    De toute façon, beaucoup d'auteurs se sont servis / se servent de la SF pour s'engager, dénoncer, tirer des alarmes. De ce fait, cette littérature ne peut pas, à mes yeux, être fondamentalement réduite à de la génération d'émotions et de scénarios (sous entendus = divertissement uniquement).
    Bref, je repasserai, en tout cas, pour tout lire. ;)

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  3. Je suis heureuse de vos impressions. Heureuse et fière parce que je me dis que nous sommes de la même terre.

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  4. "On peut s'amuser et réfléchir aussi, non ?"

    Entièrement d’accord, ce que j’essaie de concilier à mon (très) humble niveau dans mes écrits… Pour reprendre les illustrations de ton article, c’est vrai qu’il y a du suspens dans « la Planète des Singes" et « The Truman Show », mais pourquoi bouder son plaisir ? Je pense réellement qu’il y a un tabou en France, à ce niveau. Comme l’écrivait Yves Lavandier, le divertissement a une conotation commerciale, voir pornographique, hélas...

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