Rien n’est réel sauf le hasard


Demain, je passe les écrits.
Dans La Cité de Verre dont je parlais avant-hier, il y a cette phrase :

« Bien plus tard, lorsqu’il pourrait réfléchir à ce qui lui était arrivé, il en conclurait que rien n’est réel sauf le hasard. »

C'est assez mystérieux mais ça me plaît bien. Et ça me parle d'autant plus que je révise la poétique d'Eluard en vu des écrits : les surréalistes ont bien sûr interrogé le rapport au réel, leur nom l'indique.

Je repense à ce qu'André Breton appelait le "hasard objectif", qui traduit bien ce que les surréalistes imaginaient pour provoquer des rapports nouveaux entre les choses, des métaphores incongrues. Il s'agit de créer "la rencontre sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie", comme le proposait Lautréamont dans Les Chants de Maldoror. D'obtenir des images qui provoquent une étincelle. Mais cela ne peut se faire consciemment selon Breton, il l'explique dans Le Manifeste du Surréalisme :

La théorie de Breton
"C’est du rapprochement en quelque sorte fortuit des deux termes qu’a jailli une lumière particulière, lumière de l’image, à laquelle nous nous montrons infiniment sensibles. La valeur de l’image dépend de la beauté de l’étincelle obtenue ; elle est, par conséquent, fonction de la différence de potentiel entre les deux conducteurs. Lorsque cette différence existe à peine comme dans la comparaison, l’étincelle ne se produit pas. Or il n’est pas, à mon sens, au pouvoir de l’homme de concerter le rapprochement de deux réalités si distantes. Le principe d’association des idées, tel qu’il nous apparaît, s’y oppose. Ou bien faudrait-il en revenir à un art elliptique, que Reverdy condamne comme moi. Force est donc bien d’admettre que les deux termes de l’image ne sont pas déduits l’un de l’autre par l’esprit en vue de l’étincelle à produire, qu’ils sont les produits simultanés de l’activité que j’appelle surréaliste, la raison se bornant à constater, et a apprécier le phénomène lumineux."

Pour lui, le hasard n'est donc pas réel, mais surréel. Et j'ai toujours trouvé ça complètement con. 
Comme si on pouvait créer des images inconsciemment ! Du moment qu'on les écrit, elles sont conscientes. On peut s'amuser du hasard, du rapport au réel, on peut creuser de ces côtés-là, c'est d'ailleurs souhaitable. Mais ça n'a rien d'insconscient ou de magique. 

Je réfute totalement l'idée d'une écriture inconsciente. Appelez ça comme vous voulez, se laisser aller, se laisser porter, s'abandonner à une écriture sans plan, sans préméditation, avec drogue ou alcool si vous avez envie. Les Beatniks ont fait des trucs merveilleux sous influence.

Mais du moment que vous écrivez les mots, vous en êtes conscients. Ou alors vous êtes gravement somnambule. Et même dans ce cas, imaginons : au matin, en vous réveillant, si vous décidez d'utiliser ces écrits et de les publier, ce n'est pas en somnambule, ce n'est pas inconscient, si ?

Je sais qu'il existe une manière d'écrire qui est de se laisser aller, beaucoup d'amis le font et peut-être qu'un jour  je m'y essayerais (si je ne détestais pas autant perdre le contrôle). Mais ils sont toujours conscients quand ils le font, même s'ils débrident leur imagination.

D'ailleurs, quoi de plus incroyable que cet "inconscient". Qu'est-ce que cela ? Est-ce qu'il y a plus belle invention que ce concept qu'on ne pourra jamais vérifier ? Mieux que Dieu en somme. Popper l'a montré, le concept de l'inconscient n'a rien de scientifique, il peut nous aider à comprendre certains éléments de l'humain, sans aucun doute, c'est un outil de réflexion, oui. Mais de là à nous le servir même en écriture, pfiou... cela amène à bien des dérives, en particulier dans l'analyse littéraire, sur ce que l'auteur aurait mis consciemment ou non, ce que le lecteur y voit consciemment ou non... tout un tas d'hypothèses un peu merdouilleuses dont cette année d'études m'a définitivement dégoûtée.
Les analyses psychanalytiques de la littérature

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