La nuance

Ce matin, je lis la correspondance de deux amis amusants, George Sand et Gustave Flaubert. Leur
 échange est tout-à-fait drôle et instructif.

Déjà, j'aime beaucoup Sand même si je déplore qu'elle ait condamné sans la comprendre la Commune. Elle a défendu la cause féminine au coeur de la cause sociale, ne les séparant pas, ce qui est salutaire. Et puis, quand même, son histoire avec Musset est fascinante, non ?
En plus, hier, Cindy faisait un article fort juste sur le lâcher-prise et la façon dont elle ressent ses premiers troubles d'auteur quand il réalise à quel point les lecteurs sont capables de prendre possession du livre. On le verra plus dans une autre lettre de Sand, mais on entrevoit ici déjà quelle importante place elle veut laisser au lecteur et le soin qu'elle a de son ressenti au sortir du livre. 
Dans la galerie des articles auxquels je tente de faire écho, je signale aussi que lundi, Agnès parlait émotions : elle trouvera sans doute Sand elle aussi à son goût quand elle dit : "La vraie peinture est, d'ailleurs, pleine de l'âme qui pousse la brosse."

Je vous ai choisi pour l'instant ce premier morceau et nous continuerons demain avec la réponse de Flaubert. 
Je me sens bien plus de son côté à elle. Déjà, j'apprécie peu le machisme de Flaubert, je ne suis pas très sensible à son style ni à ses romans qui m'ont désespérée et asséché le coeur. Moi qui aime Stendhal comme une folle pour son naturel et sa verve impertinente, je trouve que Flaubert est un vieux pruneau imbu de lui-même. 
Flaubert
Mais vous allez pouvoir vous en rendre compte vous-même si ce n'est pas déjà fait :

Alors... George écrit : 


"Nohant, 18 et 19 décembre 1875.

Enfin, je retrouve mon vieux troubadour qui m'était un sujet de chagrin et d'inquiétude sérieuse. Te voilà sur pied, espérant dans les chances toutes naturelles des événements extérieurs et retrouvant en toi-même la force de les conjurer quels qu'ils soient, par le travail.
[...]
Tu vas donc te remettre à la pioche ? Moi aussi, car depuis Flamarande, je n'ai fait que peloter en attendant partie. [...]"

Du coup, j'ai envie de lire Flamarande, surtout après avoir lu cette chronique :

"Que ferons-nous ? Toi, à coup sûr, tu vas faire de la désolation, et moi de la consolation. Je ne sais à quoi tiennent nos destinées. Tu les regardes passer, tu les critiques, tu t'abstiens littérairement de les apprécier. Tu te bornes à les peindre en cachant ton sentiment personnel avec grand soin, par système. Pourtant on le voit bien à travers ton récit et tu rends plus tristes les gens qui te lisent. Moi je voudrais les rendre moins malheureux. Je ne puis oublier que ma victoire personnelle sur le désespoir a été l'ouvrage de ma volonté et d'une nouvelle manière de comprendre qui est tout l'opposé de celle que j'avais autrefois."

L'année d'après, Sand mourait, à l'âge de 71 ans, elle a eu le temps de construire son art littéraire, avec une production assez incroyable, des conversations et des correspondances avec les plus grands noms de son temps. Vous êtes en train de vous dire que vous êtes assez grand pour aller faire un tour sur Wikipédia de votre propre chef ? OK, je la laisse poursuivre.

"Je sais que tu blâmes l'intervention de la doctrine personnelle dans la littérature. As-tu raison ? N'est-ce pas plutôt manque de conviction que principe d'esthétique ? On ne peut pas avoir une philosophie dans l'âme sans qu'elle se fasse jour. Je n'ai pas de conseils littéraires à te donner, je n'ai pas de jugement à formuler sur les écrivains tes amis dont tu me parles. J'ai dit moi-même aux Goncourt toute ma pensée. Quant aux autres, je crois fermement qu'ils ont plus d'étude et de talent que moi. Seulement je crois qu'il leur manque et à toi surtout, une vue bien arrêtée et bien étendue sur la vie. L'art n'est pas seulement de la peinture. La vraie peinture est, d'ailleurs, pleine de l'âme qui pousse la brosse. L'art n'est pas seulement de la critique et de la satire. Critique et satire ne peignent qu'une face du vrai. Je veux voir l'homme tel qu'il est. Il n'est pas bon ou mauvais. Il est bon et mauvais. Mais il est quelque chose encore, la nuance, la nuance qui est pour moi le but de l'art. Etant bon et mauvais, il a une force intérieure qui le conduit à être très mauvais et peu bon, ou très bon et peu mauvais."

L'éducation sentimentale
Bon, je coupe encore. Mea culpa (je me flagelle en me servant un 3ème café).
Deux idées essentielles, que je rejoins. Sur l'émotion, l'âme qui pousse la brosse et la nécessaire place de l'analyse psychologique dans l'art. Bien sûr, on peut choisir de ne faire que de la satire mais dès lors qu'on choisit de parler de l'humain dans un roman, de façon plus générale que par un simple caractère, on ne peut se contenter de satire. Stendhal, encore lui, manie bien les deux plumes dans Le Rouge et le Noir : il peint l'intrigue principale et les sentiments de Julien en intercalant des satires de sa société pour nous amuser et varier le ton (et là-dessous, dévoiler sa vision profonde). Les deux parties sont essentielles et elles se nourrissent l'une l'autre, se soutiennent, se rendent digestes !

"Il me semble que ton école ne se préoccupe pas du fond des choses et qu'elle s'arrête trop à la surface. A force de chercher la forme, elle fait trop bon marché du fond. Elle s'adresse aux lettrés. Mais il n'y a pas de lettrés proprement dits. On est homme avant tout. On veut trouver l'homme au fond de toute histoire et de tout fait. Ç'a été le défaut de l'Education sentimentale, à laquelle j'ai tant réfléchi depuis, me demandant pourquoi tant d'humeur contre un ouvrage si bien fait et si solide. Ce défaut c'était l'absence d'action des personnages sur eux-mêmes. Ils subissaient le fait et ne s'en emparaient jamais. Eh bien, je crois que le principal intérêt d'une histoire, c'est ce que tu n'as pas voulu faire. A ta place j'essaierais le contraire."

On rejoint ici la critique que je fais à la littérature élitiste et l'idée que le risque de ces snobinards est de se concentrer sur une soi-disant "beauté" peu lisible au mépris du fond. "l'absence d'action des personnages sur eux-mêmes".

Fuck la littérature élitiste


Bon, je vous laisse mâchonner, je rejoins Montesquieu à présent.

 Si vous voulez le lire en entier, vous pouvez le trouver ici : 

Commentaires

  1. Bien m'en a pris de suivre tes conseils et de venir lire tes articles ^^. D'après ces extraits, je me sens plus proche de Sand. D'ailleurs, dans ma PAL, m'attend depuis longtemps son Histoire de ma vie... dont les 1300 pages pourraient remonter dans la pile. Merci :)

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Posts les plus consultés de ce blog

Tous à poils

Les femmes qui lisent sont dangereuses

La carte du tendre