samedi 4 janvier 2014

La force d'action d'une oeuvre ne s'épuise pas dans une réponse unique


Suite à mes citations d'hier, j'ai donc rédigé ma dissert et c'était ennuyeux. J'en ai tiré une conclusion académique propre à une dissert de concours mais je ne résiste pas à vous donner ma vraie conclusion...

Fritz Nies, dans Les lettres de Mme de Sévigné, dit en gros qu'on a bien tort de penser qu'il y a une façon unique de lire cette oeuvre, et par extension de lire toutes les oeuvres. J'aime la théorie de la réception, vous le savez à force ; et ici, Nies l'applique à Sévigné avec brio :

"De grandes parties de ce qu'une oeuvre offre virtuellement aux récepteurs peuvent être largement ou même complètement exclues par des époques entières : le public du XIXe admirait une correspondance de Mme de Sévigné qui n'avait plus grand chose de commun avec celle du XVIIe. […] 

Les chances de survie d'une oeuvre, et donc la disposition à lui reconnaître la qualité de classique, ne sont pas fondées dans la capacité inaltérable de transmettre des valeurs qui ne dépendent ni de l'époque ni du lieu […]. 

On doit supposer que la force d'action d'une oeuvre ne s'épuise pas dans une réponse unique à une question posée par l'époque de leur parution, qu'en elles il n'y a pas un seul rôle du lecteur mais qu'elles comportent plusieurs rôles de lecteurs actualisables et une pluralité de réponses possibles."


A propos de ce que dit Nies, Marc Escola, un autre critique, rappelle THE question qui a agité les théoriciens de Sévigné depuis 50 ans : 

"Mme de Sévigné se savait-elle écrivain ? Doit-on supposer à ses lettres une intention esthétique, qui ferait d'emblée d'elle un " auteur " et de sa correspondance une " oeuvre " ? En d'autres termes, et pour reprendre la distinction élaborée par G. Genette qu'on voudrait déjà " classique " : la production épistolaire de la marquise relève-t-elle, comme oeuvre de diction, d'une littérarité conditionnelle (soumise au jugement de la postérité sur les éventuelles qualités stylistiques de missives que rien ne destinait à un usage esthétique) ou d'une littérature constitutive (si on suppose à l'épistolière une intention esthétique et si l'on envisage les lettres comme le produit d'une élaboration artistique) ? "

Bien sûr, on a la réponse (c'est la A avec un peu de la B ou la B avec pas mal de A) et bien sûr, on s'en fout. La vraie question à mon sens, c'est : est-ce que lire Sévigné aujourd'hui a encore un intérêt pour nous ? Est-ce que lire quelques lettres ne suffit pas ? 


Est-ce que Sévigné est un classique avec des chances de survie ?

Oui, à mon avis, si on en lit QUE certains morceaux.

"Cette qualité propre au genre épistolaire qui permet de détacher des morceaux pourrait bien être une des racines de l'inépuisable vitalité de la correspondance de Mme de Sévigné."

Et son intérêt principal !!
En bref, à moins de passer le concours, la lecture des meilleures lettres est recommandable sans être indispensable, mais la lecture de l'ensemble est fortement préjudiciable à votre santé mentale et difficilement compatible avec votre volonté d'arrêter de fumer toute neuve vu qu'on est le 4 janvier (moi, j'ai réussi, mais c'était pas facile avec la marquise...)


Alors, comme la Sévigné le dit elle-même : "Je voudrais bien en faire un bouillon et l'avaler."


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