vendredi 24 janvier 2014

Influences #1

J'avais dit que je parlerai de mes influences pour les partager avec vous. Et vous donner envie de les découvrir !
On procède par genre ? En fait, je sais déjà que je ne suivrai aucun plan durablement mais c'est le premier article, on va pas commencer...

Poésie alors ?

Alors, j'ai déjà eu l'occasion de parler sur ce blog de quelques-unes, comme Ghérasim Luca ou Paul Nougé, j'ai cité Eluard aussi. Il me manque surtout Pessoa qui est vraiment un poète majeur pour moi (et pas que pour moi, bien sûr mais bon, vous n'avez peut-être jamais essayé !)

C'est un poète portugais de la première moitié du XXème, il a vécu dans la si belle Lisbonne et il est enterré dans le plus bel endroit du monde avec la baie de Cook à Moorea, c'est-à-dire le monastère des Hyéronymites. J'ai vu ce lieu il y a plus de 20 ans mais je ne l'ai jamais oublié, j'étais très émue quand j'ai vu que Vincent Villeminot l'avait placé dans Réseaux, l'an passé. Mais comme je ne peux pas y vivre, j'ai demandé ma mut à Moorea !!

Revenons à nos moutons : Pessoa.

Vous en saurez plus sur lui en lisant sa page Wikipedia mais pour faire court, c'était un chercheur de la langue, il est allé dans tous les sens, comme dit Rimbaud, et il a fait bouger les lignes.
Je cite Wiki à propos de sa revue d'avant-garde : "L'avant-gardisme provocateur et suicidaire de la revue, la dénonciation d'une sexualité bourgeoise et hypocrite, le défi lancé à une littérature compassée et conformiste, le mépris affiché pour une critique étouffante choquent..." Inspiré par Marinetti, il a voulu initier un futurisme portugais.

Il a surtout été l'inventeur des "hétéronymes", des autres, des sortes de personnalités schizophrènes sauf qu'elles étaient conscientes :

- Alberto Caeiro, qui incarne la nature et la sagesse païenne;
- Ricardo Reis, l'épicurisme à la manière d'Horace;
- Alvaro de Campos, le « modernisme » et la désillusion;
- Bernardo Soares, modeste employé de bureau à la vie insignifiante s'il n'était l'auteur du Livre de l'intranquillité.
Chacun a vraiment créé une oeuvre singulière, qui aurait pu être le fait de quelqu'un d'autre. Cela remet bien sûr en cause la question d'un style unique pour chaque auteur, puisque Pessoa en a eu plusieurs. Comme des horcruxes littéraires ! Vous comprenez mon intérêt !

 Il explique ici cette étrange et fascinante création (il était très mystique) :
Et pourtant – je le pense avec tristesse – j’ai mis en Caeiro tout mon pouvoir de dépersonnalisation dramatique, j’ai mis en Ricardo Reis toute ma discipline intellectuelle revêtue de la musique qui lui est propre, j’ai mis en Alvaro de Campos toute l’émotion que je n’accorde ni à la vie, ni à moi-même. (...)
     Enfant, j’avais déjà tendance à créer autour de moi un monde fictif, à m’entourer d’amis et de connaissances qui n’avaient jamais existé – (je ne sais pas bien entendu s’ils n’ont pas existé ou si c’est moi qui n’existe pas. "
     Extraits de la lettre à Montero, le 13 janvier 1935.


Le Marin, Le gardeur de troupeaux et surtout Le Livre de l'intranquillité, qui n'a été publié qu'en 1982, alors que Pessoa est mort en 1935, ont nourri mon imaginaire avec des morceaux comme :

Le Gardeur de troupeaux



Nous avons tous deux vies :
la vraie, celle que nous avons rêvée dans notre enfance, et que nous continuons à rêver, adultes, sur un fond de brouillard ;
la fausse, celle que nous vivons dans nos rapports avec les autres,
qui est la pratique, l'utile,
celle où l'on finit par nous mettre au cercueil. 
(Le Gardeur de troupeaux et autres poèmes, trad. Armand Guibert, p.227, nrf Poésie/Gallimard)

Le Marin


DEUXIÈME.- Je rêvais d’un marin qui se serait perdu sur une île lointaine. Sur cette île il n’y avait que quelques palmiers, tout raides, des oiseaux tournoyaient autour... Je n’en ai pas vu se poser... Depuis qu’il s’était sauvé du naufrage, le marin vivait là...Comme il n’avait aucun moyen de revenir dans sa patrie et comme il avait mal chaque fois qu’il s’en souvenait, il se mit à rêver à une patrie qu’il n’aurait jamais eue ; il se mit à faire qu’une autre patrie qui aurait été la sienne, une autre sorte de pays, avec d’autres sortes de paysages, et d’autres gens, et une autre façon de marcher dans les rues et de se pencher aux fenêtres... À tout instant il construisait en rêve cette fausse patrie, et il ne cessait jamais de rêver, le jour sous l’ombre mince des grands palmiers, qui se découpait, ourlée de pointes, sur le sol sablonneux et chaud ; la nuit, allongé sur la plage, sur le dos, sans voir les étoiles.
     (...)
     DEUXIÈME.- Un jour qu’il avait beaucoup plu et que l’horizon était très incertain, le marin se lassa de rêver... Il voulut alors se rappeler sa patrie véritable..., mais il vit qu’il ne se rappelait de rien, qu’elle n’existait pas pour lui...Toute l’enfance dont il se souvenait, était celle de sa patrie de rêve; l’adolescence dont il se souvenait, était celle qu’il s’était inventée. Toute sa vie avait été la vie qu’il s’était rêvée... Et il se rendit compte qu’il n’était pas possible qu’une autre vie eût existé...
(Le Marin, trad. Bernard Sesé, édition bilingue, Corti, 1988)


Bien sûr, ce type de lecture n'est pas très enthousiasmant si on préfère les romans : c'est de la poésie et elle est assez obscure, et triste. Il ne faut pas avoir une journée de merde dans les pattes, c'est certain.


Bref, je ne vais pas faire preuve de pédantisme intellectualisant, Pessoa demande une certaine disponibilité d'esprit qu'on n'a pas forcément quand on n'est pas, comme moi, en période d'études. Vous savez que je respecte le besoin de détente qu'on cherche dans la littérature : c'est pourquoi je vous conseille de lire Pessoa par petits bouts. 
Vous en aurez eu 3 au moins grâce à mon article ! Lisez ce dernier petit morceau, qui parle encore du rapport à la réalité, ce qui a pour moi été comme un coup de tonnerre. 

"Nous attribuons généralement à nos idées sur l'inconnu la couleur de nos conceptions sur le connu : si nous appelons la mort un sommeil, c'est qu'elle ressemble, du dehors, à un sommeil ; si nous appelons la mort une vie nouvelle, c'est qu'elle paraît être une chose différente de la vie. C'est grâce à ces petits malentendus avec le réel que nous construisons nos croyances, nos espoirs — et nous vivons de croûtes de pain baptisées gâteaux, comme font les enfants pauvres qui jouent à être heureux.
Mais il en va ainsi de la vie entière ; tout au moins de ce système de vie particulier qu'on appelle, en général, civilisation. La civilisation consiste à donner à quelque chose un nom qui ne lui convient pas, et à rêver ensuite sur le résultat. Et le nom, qui est faux, et le rêve, qui est vrai, créent réellement une réalité nouvelle. L'objet devient réellement différent, parce que nous l'avons, nous, rendu différent. Nous manufacturons des réalités. La matière première demeure toujours la même, mais la forme, donnée par l'art, l'empêche en fait de demeurer la même. Une table de pin est bien du pin, mais c'est également une table. C'est à la table que nous nous asseyons, et non pas au tronc du pin. Un amour est un instinct sexuel ; malgré tout, nous n'aimons pas avec notre instinct sexuel, mais en supposant un autre sentiment. Et cette supposition elle-même est déjà, en effet, un autre sentiment."
(Le Livre de l'intranquillité, trad. Françoise Laye, Christian Bourgois éditeur, 2004)

Après Pessoa, j'ai lu Borges, Sylvie Germain, Quiroga etc. A ce moment-là, la réalité magique m'a happée avant de replonger dans la SFFF.Je vous parlerai aussi de Paul Auster, quand il interroge la réalité.

ps : en plus, quand je pense à Pessoa, je pense aux Pastels, ces gâteaux divins qu'on mange à Lisbonne et j'ai l'estomac en joie, ce qui est propice à l'écriture.


3 commentaires:

  1. Je n'avais jamais essayé Pessoa. Je le connaissais de nom, culture générale oblige, mais pas pour son oeuvre. Merci de me le faire découvrir ! Et ce dernier extrait est effectivement très très intéressant.
    Plus je lis ton blog et plus je me dis que j'aurais aimé avoir une prof comme toi, à l'époque où j'étudiais la littérature en prépa ! Je pense que tu m'aurais donné une bien meilleure opinion de la matière. :-)

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  2. Je partage entièrement l'avis de Nyna. Je connaissais aussi Pessoa de nom (je suis davantage portée sur Verhaeren et Rodenbach en fait ^^) mais c'est une belle découverte !

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  3. Je suis contente de vous avoir fait découvrir ce poète ! Nyna, tu me flattes mais je n'ai pas encore le niveau pour enseigner en prépa !

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