A la limite de la chair et du monde

Aujourd'hui, je lis ce morceau de Barthes et je ne peux que le citer tant il me semble sublime. J'en profite pour éclaircir la notion de style telle que je la perçois, avec toutes les pincettes que cela suppose.

Ce texte, je ne l'ai compris réellement qu'en devenant auteur moi-même, c'est-à-dire dans le double mouvement que je pratique depuis 6 ans qui est l'écriture et la bêta-lecture. Les deux sont indissociables dans ma pratique. En fait, c'est en bêta-lisant Syven que j'ai commencé à écrire. J'ai donc compris en la voyant évoluer, en observant aussi Nadia Coste, Paul Beorn, Maëlig Duval, Cindy van Wilder et Agnès Marot, ceux dont j'ai lus le plus de textes au fur et à mesure des années, le sens de ce que Barthes explique : "Quel que soit son raffinement, le style a toujours quelque chose de brut : il est une forme sans destination, il est le produit d'une poussée, non d'une intention, il est comme une dimension verticale et solitaire de la pensée."

Quelqu'un m'a dit, il y a quelques mois, que je n'avais pas de style, que celui-ci  n'était "ni bon ni mauvais", qu'il n'était pas. D'après cette critique sévère, je n'avais pas trouvé ma voix. Ca m'a vexée, cela va sans dire. Et surtout, cela m'a plongée dans des abîmes de perplexité. Car je ne pense pas qu'on puisse trouver son style, au sens de fabriquer.
Je l'ai vu chez mes amis, le style est réellement une poussée, soudain, il est là, profond, puissant, organique et ils ne peuvent expliquer ce qui fait qu'il soit là. Ils le sentent plus ou moins confusément, sans oser se l'avouer parfois, de peur de mettre des mots sur ce qui, intangible, fait d'eux des écrivains.


Je pense qu'on peut imiter le style des autres mais pas en "inventer" un, si ce n'est en écrivant encore et encore, en travaillant et en vivant pleinement jusqu'à ce qu'on soit "au seuil de la puissance et de la magie". Il ne s'agit pas non plus d'un don du ciel ou d'une quelconque puissance mystérieuse. Je ne suis pas en train de parler d'une mystique naissance du talent, qui ferait que les auteurs sont des élus, et qu'en dehors de ce don, il n'y aurait point de salut. (c'est pourquoi j'ai du mal avec le mot "miracle" qu'emploie Barthes ci-dessous).


Non, ce qui est magique dans le style n'est pas son origine, c'est sa matière, qui est comme du feu, qu'on voit sans pouvoir l'attraper. Présence bien réelle et pourtant incroyable, constamment mouvante. Grâce à la stylistique, on peut presque le toucher du doigt, surtout quand on écoute des stylisticiens miraculeux comme Jacques Dürrenmatt : lui arrive même à mettre quelques flammes de ce feu vif et clair dans un bocal de confiture, comme Hermione Granger. Mais pour ma part, je me suis souvent brûlée en essayant.
Si on ne peut l'attraper, qu'il n'est pas un don d'Odin alors comment faire ? Je crois qu'il faut vivre à fond et écrire beaucoup. Lire, boire et manger, faire l'amour et des voyages, aimer, râler, dormir, vivre quoi !
Ce qui explique à mon sens (et à celui de Jean Prévost, bien avant moi !) l'origine du talent stendhalien :  comme dit Whistler, "Je l'ai fait en 1/4 d'heure, avec l'expérience de toute ma vie." Stendhal a écrit tous les jours pendant 25 ans, il a vécu pleinement, en dandy, en amoureux, en soldat, en diplomate, en esthète, etc. Et après, il a pondu Le Rouge et le Noir en six mois, d'un trait. "De là, ce quelque chose d'alerte et de primesautier, de subit et de nu qui nous ravit toujours à neuf dans son style. On dirait que sa pensée ne prend pas la peine de se chausser pour courir."dit Gide.




En fin de compte, je ne sais si le jugement de ce sévère censeur sur mon style a du sens, puisque dans le même temps, sur le même texte, un autre faune charmeur m'a écrit ces mots qui me font encore gonfler la poitrine de fierté et d'orgueil, qui font exploser mon chapeau sur ma grosse tête et mes chaussettes sur mes chevilles hypertrophiées : "ce texte (ndrl : Fortune cookies) t’installe comme un écrivain avec lequel il faut désormais compter." J'espère qu'il ne s'est pas trompé. Lui a entendu ma voix dans le texte, la petite musique qui n'a pas été perçue par l'autre.

Etant d'un naturel optimiste, je préfère le croire, mais je n'en oublie pas moins qu'un autre n'y a pas cru suffisamment. Je me refuse donc à me considérer arrivée (je crois au fond que je n'y serai jamais) et je poursuis ma route avec acharnement pour libérer ce "souvenir enfermé dans ma chair". M'imprégner de ce superbe morceau du Degré zéro de l'écriture en fait partie. Non que ces lectures que je fais puissent me permettre, seules, de faire émerger mon style, on est d'accord. Je lis, j'écris, je cuisine, je voyage et je profite. Puisque ce n'est qu'en vivant pleinement que je peux réussir à le faire éclore au terme " d'une métamorphose aveugle et obstinée, partie d'un infra-langage qui s'élabore à la limite de la chair et du monde."
A mon sens, le style est bien "équation entre l'intention littéraire et la structure charnelle de l'auteur". Et quand bien même il éclose un jour, il faudra encore le nourrir pour le faire subsister. 



"Quel que soit son raffinement, le style a toujours quelque chose de brut : il est une forme sans destination, il est le produit d'une poussée, non d'une intention, il est comme une dimension verticale et solitaire de la pensée. Ses références sont au niveau d'une biologie ou d'un passé, non d'une Histoire : il est la « chose » de l'écrivain, sa splendeur et sa prison, il est sa solitude. Indifférent et transparent à la société, démarche close de la personne, il n'est nullement le produit d'un choix, d'une réflexion sur la Littérature. Il est la part privée du rituel, il s'élève à partir des profondeurs mythiques de l'écrivain, et s'éploie hors de sa responsabilité. Il est la voix décorative d'une chair inconnue et secrète; il fonctionne à la façon d'une Nécessité, comme si, dans cette espèce de poussée florale, le style n'était que le terme d'une métamorphose aveugle et obstinée, partie d'un infra-langage qui s'élabore à la limite de la chair et du monde. Le style est proprement un phénomène d'ordre germinatif, il est la transmutation d'une Humeur. Aussi les allusions du style sont-elles réparties en profondeur; la parole a une structure horizontale, ses secrets sont sur la même ligne que ses mots et ce qu'elle cache est dénoué par la durée même de son continu; dans la parole tout est offert, destiné à une usure immédiate, et le verbe, le silence et leur mouvement sont précipités vers un sens aboli : c'est un transfert sans sillage et sans retard. Le style, au contraire, n'a qu'une dimension verticale, il plonge dans le souvenir clos de la personne, il compose son opacité à partir d'une certaine expérience de la matière; le style n'est jamais que métaphore, c'est-à-dire équation entre l'intention littéraire et la structure charnelle de l'auteur (il faut se souvenir que la structure est le dépôt d'une durée). 
Aussi le style est-il toujours un secret; mais le versant silencieux de sa référence ne tient pas à la nature mobile et sans cesse sursitaire du langage; son secret est un souvenir enfermé dans le corps de l'écrivain; la vertu allusive du style n'est pas un phénomène de vitesse, comme dans la parole, où ce qui n'est pas dit reste tout de même un intérim du langage, mais un phénomène de densité, car ce qui se tient droit et profond sous le style, rassemblé durement ou tendrement dans ses figures, ce sont les fragments d'une réalité absolument étrangère au langage. Le miracle de cette transmutation fait du style une sorte d'opération supra-littéraire, qui emporte l'homme au seuil de la puissance et de la magie."

Roland Barthes, Le Degré zéro de lécriture, © Éd. du Seuil, 1953

Commentaires

  1. Je suis lectrice (discrète) du blog depuis quelques mois et j'ai très envie de m'installer dans les parages !
    Un article très intéressant et qui m'a fait remonter mes souvenirs de lecture de Barthes (qui datent pourtant d'hypokhâgne il y a 6-7 ans). Merci !

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  2. Merci beaucoup Nyna, je suis très touchée, je ne pensais pas que le blog intéresse d'autres lecteurs que mes amis. J'espère ne pas pas paraître trop familière ou exhibitionniste alors !

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  3. Hello ! Je viens réagir tout de suite à une phrase de cet article avant même de l'avoir lu en entier... Silène, ne pas avoir de style ! Pour avoir lu deux de tes romans (et bêta-lu un extrait sur Cocy), je m'insurge ! Ce n'est pas parce qu'on fait des phrases simples, et qu'on écrit une histoire sans fioritures qu'on n'a pas de style. Ton style à toi, c'est le style du conteur au coin du feu, frais et concis, et pourtant ça n'empêche pas ton lecteur de voyager... Bref, merci pour les bons moments de lecture que tu m'as déjà procurés et que tu continueras à me donner, j'en suis sûre ! Et ne prête pas attention à des critiques pareilles, évidemment infondées ! (et maintenant je reprends la lecture de cet article...)

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  4. Merci de cet article très intéressant ! Anaïs résume très bien mon ressenti :) ("un beau conte" a dit ma mère pour expliquer pourquoi elle aime Moana)... Et tout comme Nyna, cela m'a replongée dans mes lectures d'hypokhâgne il y a... 20 ans ! *choc*
    Et toi, tu me donnes envie de relire tous ces ouvrages théoriques que j'ai délaissés à l'époque. ;)

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  5. Merci beaucoup Anaïs et Shaya, je suis très touchée de ce que vous dites sur mon style ("frais et concis, waouh !), mais je pense malgré tout que je dois continuer à travailler. Ce n'est pas un orgueil déguisé en modestie, c'est sincère, il y a encore du boulot, (il y en aura toujours ?) je le vois bien quand je dialogue avec mes bêtas-lecteurs. Mais je bosse, je bosse !

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  6. Oh non non, tu n'es pas du tout familière ou exhibitionniste ! Et j'aime beaucoup le ton de tes articles.
    C'est vrai que je ne suis pas sur Cocy et je ne viens pas souvent sur des salons, mais nous nous étions déjà croisées (très rapidement) il y a quelques années dans une petite librairie de La Rochelle. Paul était en dédicace le même jour. J'espère que j'aurais l'occasion de discuter plus longuement lors d'une prochaine dédicace. Sur ce, je file lire le nouvel article !

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  7. Pour avoir lu "la saveur des figues », j’estime au contraire que tu as un style, tout en douceur, le style des conteurs qui prennent le temps de faire vivre les personnages et leurs sentiments à travers une narration humaniste. Ton censeur confond, peut-être, style et simplicité. Mais à mon humble avis, la simplicité est ce qu’il y a de plus difficile à atteindre. Que soit dans le domaine musical, au cinéma ou en littérature, j’admire ces auteurs qui arrivent à livrer des oeuvres dépouillées, des oeuvres en apparence « simples », mais qui sont en réalité d’une grande richesse, parce qu'accessibles. C’est pour moi la marque des plus grands. Alors ne change jamais de style et continue à nous enchanter avec ta plume ;)

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  8. @Nyna : je me rappelle de toi, oui bien sûr, et j'espère bien te croiser de nouveau. Nous reviendrons sans doute avec Paul à La Rochelle pour 14-14 !
    @Syco Je suis très touchée, Syco, par ton point de vue, il fait bien plus que me flatter, il m'émeut et je vais faire de mon mieux pour poursuivre dans cette voie.

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