vendredi 20 décembre 2013

la mythologie qui est dans l'air

Ce matin, je poursuis la réflexion entamée hier sur Proust, avec un passage de Michel Tournier.

Dans ce premier extrait, il rejoint Proust quant à l'essentiel rapport que l'homme doit avoir avec l'art pour "être" réellement humain :

"L'homme ne s'arrache à l'animalité que grâce à la mythologie. L'homme ne devient homme, n'acquiert 
un sexe, un cœur et une imagination d'homme que grâce au bruissement d'histoires, au kaléidoscope d'images qui entourent le petit enfant dès le berceau et l'accompagnent jusqu'au tombeau. La Rochefoucauld se demandait combien d'hommes auraient songé à tomber amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler d'amour. Il faut radicaliser cette boutade et répondre : pas un seul. Pas un seul car ne pas entendre parler d'amour, ce serait subir une castration non seulement génitale, mais sentimentale, cérébrale, totale. Denis de Rougemont illustre également cette idée quand il affirme qu'un berger analphabète qui dit je t'aime à sa bergère n'entendrait pas la même chose par ces mots si Platon n'avait pas écrit Le Banquet. Oui, l'âme humaine se forme de la mythologie qui est dans l'air."

La différence essentielle est dans l'idée que nous sommes entourés de cet art depuis le berceau et que nous n'avons pas nécessairement besoin de lire des livres, de contempler des oeuvres dans un musée ou d'aller au théâtre et au cinéma pour connaître ce bruissement. Cela me semble tout à fait juste dans notre société actuelle ou le contact avec l'art est permanent, le meilleur exemple est la musique qui était un luxe à l'époque de Proust et qui est devenue aujourd'hui si banale qu'on en méconnaît le pouvoir.
Je retrouve aussi là mes réflexions sur l'importance de l'air du temps !

Poursuivons, si vous voulez bien :

"Dès lors la fonction sociale – on pourrait même dire biologique – des écrivains et de tous les artistes créateurs est facile à définir. Leur ambition vise à enrichir ou au moins à modifier ce « bruissement » mythologique, ce bain d'images dans lequel vivent leurs contemporains et qui est l'oxygène de l'âme."

Là, on rejoint Proust et l'ambition beornienne abordée hier.

"Généralement ils n'y parviennent que par petites touches insensibles, comme un grand couturier retrouve parfois dans les robes bon marché des grands magasins quelque chose du modèle unique, audacieux, absurde et hors de prix qu'il a créé dans la solitude de son studio un an auparavant."

Et ci-dessus, point essentiel, on reconnaît l'importance de tous les écrits, même ceux qui ne bouleversent pas le genre : le motif littéraire se répète d'une robe à l'autre, se déclinant, de la haute couture au modèle bon marché, de Dante à Percy Jackson... Cela participe du bruissement d'ensemble et c'est important !

"Mais il arrive aussi que l'écrivain frappant un grand coup métamorphose l'âme de ses contemporains et de leur postérité d'une façon foudroyante. Ainsi Jean-Jacques Rousseau inventant la beauté des montagnes, considérées depuis des millénaires comme une horrible anticipation de l'Enfer. Avant lui tout le monde s'accordait à les trouver affreuses. Après lui leur beauté paraît évidente."

Et puis il y a les génies, certes. Ces lectures des géants qui nous nourrissent et nous pétrissent, sur les épaules desquels on espère monter... Allez, je m'y remets d'ailleurs, je retourne à Proust, encore !

Extraits de Michel Tournier, Le Vent Paraclet, © Éd. Gallimard, 1977

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