mercredi 18 décembre 2013

La carte du tendre


Revenant de Paris, je suis encore toute pétrie de bonheur et de tendresse pour mes amis. Alors la

réflexion du jour porte sur ce lien.

Un peu d'histoire (attention, je fais la prof, ce qui n'est pas mon ordinaire... quelqu'un a dit le contraire dans le fond de la classe ? Deux heures de colle !)
Bref, il me faut éclaircir quelques termes pour nourrir la réflexion du jour.

Au XVIIème, Mlle de Scudéry définissait la tendresse : à l'inverse des passions, la tendresse est jugée raffinée et galante, c'est l'interaction sociale la plus noble.
Elle a pour but aussi de tempérer les passions, elle est opposée à l'amour, qui est entaché de violence et de jalousie.

Elle s'inscrit dans une esthétique galante dite "précieuse" dont le roman de Scudéry, Clélie, est l'expression première.
Les précieuses ont été moquées par Molière qui les peint « coquettes et prudes à la fois, minaudières, façonnières et usant d'un "jargon" incompréhensible à qui n'appartenait pas à leur "secte" » et on doit bien reconnaître que la carte du tendre touche parfois au mièvre. De belles parodies en montrent les limites de façon fort amusante.
La préciosité est aujourd'hui un terme péjoratif alors même qu'il a été inventé à posteriori et que Scudéry ne s'est jamais désignée elle-même comme telle. Cette femme dénonçait la tyrannie du mariage, la préciosité était un courant moderne rejetant la prétendue supériorité masculine et je m'intéresse beaucoup à ces réflexions alors que le féminisme est aujourd'hui sur le devant de la scène.

Plutôt que de considérer cette définition comme prude ou mièvre, j'y cherche un concept oublié et j'y trouve des accents de vérité :

« Mais pour bien définir la tendresse, je pense pouvoir dire que c’est une certaine sensibilité de cœur, qui ne se trouve presque jamais souverainement, qu’en des personnes qui ont l’âme noble (ndrl : accent du snobisme nobiliaire de l'époque, ce n'est pas cette partie du discours qui me touche !), les inclinations vertueuses, et l’esprit bien tourné, et qui fait que, lorsqu’elles ont de l’amitié, elles l’ont sincère, et ardente, et qu’elles sentent si vivement toutes les douleurs, et toutes les joies de ceux qu’elles aiment, qu’elles ne sentent pas tant les leurs propres. C’est cette tendresse qui les oblige d’aimer mieux être avec leurs amis malheureux, que d’être en un lieu de divertissement ; c’est elle qui fait rendre les grands services avec joie, qui fait qu’on ne néglige pas les petits soins, qui rend les conversations particulières plus douces que les générales, qui entretient la confiance, qui fait qu’on s’apaise aisément, quand il arrive quelque petit désordre entre deux amis, qui unit toutes leurs volontés, qui fait que la complaisance est une qualité aussi agréable à ceux qui l’ont, qu’à ceux pour qui on l’a, et qui fait enfin toute la douceur, et toute la perfection de l’amitié. »



Ce que j'aime dans cette définition, c'est cette alternative entre amitié et amour, cette place laissée à une relation galante qui ne soit pas forcément sexuelle, tout en restant éventuellement sensuelle. On retrouve le débat adolescent sur l'amitié entre hommes et femmes qui se conclut généralement par l'idée que tout le monde veut coucher avec tout le monde mais que les amis n'osent pas. Je préfère pour ma part cette troisième voie que propose Scudéry : affirmer la tendresse, la force des liens, sans faire du cul une finalité pour autant. S'abstraire de la question du mariage ou de la liaison et parler des sentiments.

Je pense que la liberté de la femme passe aussi par la possibilité qu'on leur laisse de vivre leurs liens sans interroger sans cesse la question de la fidélité et du libertinage. Un jugement moral est porté régulièrement sur ces relations et il les gêne, les enfermant dans l'alternative entre l'affirmation de leur libertinage ou celle de leur chasteté. Evacuons cette question et choisissons la troisième voie : l'affirmation d'une tendresse profonde, sensuelle ou non, mais dont la réalisation sexuelle reste de l'ordre de l'intime. Je ne confonds pas intime et tabou, il n'y a pas d'interdiction, cette évacuation n'est pas impérative. Il s'agit de remettre le sentiment au centre du discours sans que celui-ci soit mièvre pour autant.


Cela va de pair avec l'affirmation que l'on peut parler de cul sans être dans l'exhibition. C'est aussi une forme de liberté nouvelle pour la femme que de parler de sexe sans être forcément taxée d'immoralité.

Là encore, la femme a été trop souvent réduite au choix entre le discours chaste et prude et le discours libertin et provocateur. Or il m'importe d'affirmer qu'on peut parler de cul sans être dans la provocation ou l'exhibition ! C'est ce que je fais dans Les Moelleuses au chocolat ( Ed. du Jasmin) et dans Féelure (qui paraîtra en juin chez Bragelonne, collection Snark).

Pour ma part, je me réclame du sentiment tendre, et aussi du sexe tendre : bref, je suis une moelleuse, et vous ?


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