Ecrire : l'art du défi et du lâcher-prise


Ce matin, on recommence doucement après l'orgie culinaire des 24, 25 et 26 qui m'a laissé peu de
temps pour l'étude. (j'ai lu des trucs sympas sur les moralistes, les précieuses et le roman picaresque mais j'ai déjà parlé des premiers et le troisième est encore en cours de digestion)

Donc, munie d'un café, je lis un texte de Wolfang Iser sur l'acte de lecture et il comporte un petit morceau de ce monument de la littérature anglaise : Tristram Shandy. Ce roman, paru en 1759, est un monument, je vous laisse chercher sur wikipédia ou ailleurs. Là, par exemple pour avoir une idée aussi de ses recherches typographiques : 

Il dit : 

 "Aucun homme de bonne compagnie ne s’avisera de tout dire ; ainsi aucun auteur, averti des limites que la décence et le bon goût lui imposent, ne s’avisera de tout penser. La plus sincère et la plus respectueuse reconnaissance de l’intelligence d’autrui commande ici de couper la poire en deux et de laisser le lecteur imaginer quelque chose après vous. Je ne cesse, pour ma part, de lui offrir cette sorte d’hommage et de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que son imagination brille à l’égal de la mienne.

Vie et opinions de Tristram Shandy, Laurence Sterne 

Cette opinion rejoint dans sa dernière phrase celle de Proust sur la capacité de chaque homme à percevoir le monde en artiste.
Cependant, ce qui m'intéresse ici n'est pas cette dernière phrase, mais la phrase centrale :

 "Aucun homme de bonne compagnie ne s’avisera de tout dire ; ainsi aucun auteur, averti des limites que la décence et le bon goût lui imposent, ne s’avisera de tout penser. La plus sincère et la plus respectueuse reconnaissance de l’intelligence d’autrui commande ici de couper la poire en deux et de laisser le lecteur imaginer quelque chose après vous. Je ne cesse, pour ma part, de lui offrir cette sorte d’hommage et de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que son imagination brille à l’égal de la mienne.

L'oeuvre ne se réduit donc pas au texte lui-même, elle existe aussi dans ce qu'en fait le lecteur, dans ce qu'il imagine après nous. 

"La lecture est interaction dynamique entre le texte et le lecteur. Car les signes linguistiques du texte et ses combinaisons ne peuvent assumer leur fonction que s’ils déclenchent des actes qui mènent à la transposition du texte dans la conscience de son lecteur. Ceci veut dire que des actes provoqués par le texte échappent à un contrôle interne du texte. Cet hiatus fonde la créativité de la réception. "

Intelligent, sensible, le lecteur prend possession du texte par l'acte de lecture. Il le pense autrement que le créateur, il pense plus loin, il apporte à l'oeuvre sa propre suite, toute personnelle et souvent secrète. Si le lecteur est auteur, on trouvera trace de cette continuation dans sa propre oeuvre peut-être, grâce à l'intertextualité. Mais la plupart du temps, cette suite nous restera inconnue, cachée.

Etre auteur suppose qu'on doit lâcher-prise lors de la publication, et même plus tôt à mon sens, lors du travail éditorial. J'en reparlerai.

Attention, cependant, nous dit Iser, aux limites de cette productivité car "celles-ci sont transgressées si tout nous nous est dit trop clairement ou pas assez précisément. L'ennui et la fatigue désignent les points limites psychologiques qui nous mettent hors-jeu."

Ca tombe bien, j'adore les défis.

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