dimanche 22 décembre 2013

Le miroir d'un moment


Ce matin, je lis la poésie d'Eluard. Dans une suite logique, après le narcissisme d'hier, le miroir ! En fait, il s'agit de reprendre l'idée de jeudi et vendredi. Nous avons lu Proust et Tournier qui expliquaient comment la littérature transforme le rapport de l'homme au réel. En voici une application pratique.


Le miroir d'un moment

Il dissipe le jour,
Il montre aux hommes les images déliées de l'apparence,
Il enlève aux hommes la possibilité de se distraire.
Il est dur comme la pierre,
la pierre informe,
La pierre du mouvement et de la vue,
Et son éclat est tel que toutes les armures, tous les masques en sont faussés.
Ce que la main a pris dédaigne même de prendre la forme de la main,
Ce qui a été compris n'existe plus,
L'oiseau s'est confondu avec le vent,
Le ciel avec sa vérité,
L'homme avec sa réalité.

Eluard, "Nouveaux Poèmes", in Capitale de la douleur

J'ai trouvé, dans une conférence de Jean-Louis Benoit, un aperçu des réflexions sur la poésie d'Eluard. Le poète explique son point de vue sur la justesse des images poétiques dans une conférence à Prague :

Texte de référence : Paul Éluard, Conférence de Prague, 1946
Extrait de La Mystique de Paul Eluard par Jean-Louis Benoit.




Eluard prend l’exemple de la métaphore d’Apollinaire : « Ta langue, le poisson rouge dans le bocal de ta voix ». Il en affirme la beauté, la justesse : « Impression du déjà vu, justesse apparente de cette image d’Apollinaire ». 

Il explique cette justesse par l’établissement de rapports simples entre les termes poisson rouge et langue et par les rapports nouveaux créés par l’image : « pourtant ce qui nous ravis c’est le bocal de ta voix […] l’inexplicable, le vrai. » 

« Pourquoi éblouissent-ils (ndrl : les rapports) ? Parce qu’ils ne sont, en fait, que l’extrapolation de rapports simples, la belle image est un jamais vu qui se justifie par un déjà vu, une évidence qui l’habite. » 

La poésie dit la vérité à la manière d’un proverbe, mais d’un proverbe porteur d’une vérité nouvelle. Elle est ouverte à tous. Le poète la veut lisible, il fonde une nouvelle pensée, car il offre un nouveau langage.

J'aime cette façon de voir, elle correspond pour grande part à celle des surréalistes belges et je la trouve vraie. Pour moi, la justesse de la poésie est dans son rapport direct avec le quotidien, le réel qu'elle va transcender par l'image et la musicalité.

1 commentaire:

  1. De gueules et de sable est la lueur du jour.
    Il surgit une nef de très lourde apparence
    Où s’ouvrent des vitraux teintés de bleu de France ;
    De l’océan de pourpre, elle fera le tour.

    Le timonier confond l’oiseau avec le vent,
    Le vin qu’on boit le soir avec de la saumure,
    La nappe de la table avec sa belle armure,
    La braise du fourneau avec le jour levant.

    Pour qu’il y voie plus clair, la magie d’un miroir
    Pourrait bien opérer, mais l’objet salutaire,
    Hélas, manque à l’appel. Est-il resté à terre,
    Ou, simplement, rangé dans Dieu sait quel tiroir ?

    RépondreSupprimer