Au lieu de voir un seul monde

Dans le métro lundi, en allant souhaiter la bienvenüe à Lise Syven, Paul Beorn et moi discutions... littérature, bien sûr. Quand nous nous sommes rencontrés, il écrivait depuis trente ans et moi depuis un an... Paul est devenu écrivain avant de savoir écrire, c'est peut-être incroyable mais si vous lisez jusqu'au bout, vous comprendrez. 
Je lui ai demandé ce que c'était d'être auteur. Il m'a répondu que c'était vivre en saisissant chaque fragment intéressant de la réalité pour en faire le matériau de l'écriture. Je ne comprenais pas vraiment car, si je savais saisir les petits morceaux de réel incroyables, je n'imaginais pas comment les transformer en matière scripturale. Je connaissais le secret des photos insolites, le mystère des expressions à transcrire dans un croquis et l'évanescence du geste parfait à saisir pour le jouer sur scène. L'écriture n'était pas encore mon art de prédilection. 
Maintenant, j'ai compris, j'attrape ces lambeaux, ces bulles, ces courants d'air et j'en fais des mots, des mots dans des histoires. Et cette saisie de la réalité devient vôtre dans la lecture, vous vous l'appropriez et nous partageons alors un vécu, "au lieu de voir un seul monde".
Le bruit d'une grosse chaussure dans la neige, la fascination qu'exercent les cartes géographiques ou le goût de la tarte aux pommes fondante, cela devient aussi votre réalité quand je vous l'écris. 
J'étais allée visiter Carnavalet sur l'air de Proust vendredi alors ce texte m'est revenu. Et ce matin, je le retrouve, dans mon livre d'étude. Je crois que c'était vraiment the day of reading Marcel Proust.


"La grandeur de l'art véritable, au contraire de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c'était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d'épaisseur et d'imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue, et qui est tout simplement notre vie.

La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature. Cette vie qui en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d'innombrables clichés qui restent inutiles parce que l'intelligence ne les a pas «développés». Notre vie ; et aussi la vie des autres car le style pour l'écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients de la différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s'il n'y avait pas l'art, resterait le secret éternel de chacun. Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier et autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini, et bien des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial."
Marcel Proust, Le Temps retrouvé, 1927

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