vendredi 29 novembre 2013

Une pensée qu’il faut saisir et rendre

Pilar Zeta -
Falling In Love With The Dark
 Side of the Universe
Ce matin, un extrait du texte de Balzac, Un chef d'oeuvre inconnu.

Chaque année, des journalistes affligeants nous pondent ce genre de stupide pamphlet sur un sujet auquel ils ne connaissent rien, mais dont ils feignent de savoir tout.

Voici donc un morceau de ce véritable art poétique. Balzac est un auteur génial, devenu pour beaucoup le symbole d'une littérature ennuyeuse et pénible, que l'on nous a obligé à lire, trop petit au collège ou au lycée, tuant pour toujours la chance de le découvrir à l'âge adulte, quand on est prêt à le faire.
Pourtant, dans cet extrait, n'y a-t-il pas de la vie ? J'y trouve pour ma part une belle leçon en tant qu'auteur. 

La mission de l’art n’est pas de copier la nature, mais de l’exprimer ! Tu n’es pas un vil copiste, mais un poète ! s’écria vivement le vieillard en interrompant Porbus par un geste despotique. Autrement un sculpteur serait quitte de tous ses travaux en moulant une femme ! Hé ! Bien ! Essaye de mouler la main de ta maîtresse et de la poser devant toi, tu trouveras un horrible cadavre sans aucune ressemblance, et tu seras forcé d’aller trouver le ciseau de l’homme qui, sans te la copier exactement, t’en figurera le mouvement et la vie. Nous avons à saisir l’esprit, l’âme, la physionomie des choses et des êtres. Les effets ! les effets ! mais ils sont les accidents de la vie et non la vie. Une main, puisque j’ai pris cet exemple, une main ne tient pas seulement au corps, elle exprime et continue une pensée qu’il faut saisir et rendre. Ni le peintre, ni le poète, ni le sculpteur ne doivent séparer l’effet de la cause qui sont invinciblement l’un dans l’autre ! La véritable lutte est là ! Beaucoup de peintres triomphent instinctivement sans connaître ce thème de l’art. Vous dessinez une femme, mais vous ne la voyez pas ! Ce n’est pas ainsi que l’on parvient à forcer l’arcane de la nature. Votre main reproduit, sans que vous y pensiez, le modèle que vous avez copié chez votre maître. Vous ne descendez pas assez dans l’intimité de la forme, vous ne la poursuivez pas avec assez d’amour et de persévérance dans ses détours et dans ses fuites. La beauté est une chose sévère et difficile qui ne se laisse point atteindre ainsi, il faut attendre ses heures, l’épier, la presser et l’enlacer étroitement pour la forcer à se rendre.

[...]

— Nous pouvons partir d’ici, dit Porbus à Poussin, il ne nous entend plus, ne nous voit plus !
— Allons à son atelier, répondit le jeune homme émerveillé.
— Oh ! le vieux reître a su en défendre l’entrée. Ses trésors sont trop bien gardés pour que nous puissions y arriver. Je n’ai pas attendu votre avis et votre fantaisie pour tenter l’assaut du mystère.
— Il y a donc un mystère ?
— Oui, répondit Porbus.

J'espère que vous aurez envie de lire le texte... Sinon, regardez-le ! Rivette en a fait son film La belle noiseuse.

Enfin, si vraiment la pensée de Balzac vous donne trop de boutons,  vous pouvez aussi lire Harry Potter, je suis persuadée que JK Rowling a réussi une fort belle Comédie humaine du XXIème siècle.

1 commentaire:

  1. J'aime particulièrement la dernière phrase avant le morceau entre Porbus et poussin.
    Et affligeants est un mot que j'emploie souvent ces derniers temps pour qualifier de tes propos. C'est triste de réduire tout à ces divagations. Quelle tristesse...
    Merci Silène pour tes articles toujours plein de bon sens !

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