lundi 11 novembre 2013

Tristan, le café est-il assez fort ?


Deux extraits qui m'intéressent bien même si la fin du texte, que je vous épargne, est tout à fait mystique et, pour moi, assez frappadingue. Mauriac y rediscute le débat qui a eu lieu au XIXème sur le nécessaire réalisme du roman pour le remettre en cause.

C'est un débat ancien et qui n'a plus lieu aujourd'hui entre les théoriciens de la littérature. Mais nous, auteurs de l'imaginaire, nous continuons à y faire face sans cesse, car nous sommes jugés peu sérieux à cause de notre "manque" de réalisme. Nous utilisons le merveilleux ou la science-fiction et cela fait donc de nous des auteurs de mauvais genre... pour enfants ou ados attardés. Comme si nous ne parlions pas du réel sous prétexte que nous utilisons un filtre.

Pourtant, moi, j'aime la f(R)iction, la fiction avec un R comme dans  imagin'R et comme dans Réel. J'écris du vRaisemblable dans le futuR ou du meRveilleux qui paRle de notre Réalité. 

Afin d'alimenter le débat, voici donc quelques éléments de réponses par un écrivain tout à fait Réaliste et tout à fait Reconnu !

***


"Chaque fois que dans un livre nous décrivons un événement tel que nous l'avons observé dans la vie, c'est presque toujours ce que la critique et le public jugent invraisemblable et impossible. Ce qui prouve que la logique humaine qui règle la destinée des héros de roman n'a presque rien à voir avec les lois obscures de la vie véritable."

***

"On ne pense pas assez que le roman qui serre la réalité du plus près possible est déjà tout de même menteur par cela seulement que les héros s'expliquent et se racontent. Car, dans les vies les plus tourmentées, les paroles comptent peu. Le drame d'un être vivant se poursuit presque toujours et se dénoue dans le silence.
L'essentiel, dans la vie, n'est jamais exprimé.
Dans la vie, Tristan et Yseult parlent du temps qu'il fait, de la dame qu'ils ont rencontrée le matin, et Yseult s'inquiète de savoir si Tristan trouve le café assez fort. Un roman tout à fait pareil à la vie ne serait finalement composé que de points de suspension. Car, de toutes les passions, l'amour, qui est le fond de presque tous nos livres, nous paraît être celle qui s'exprime le moins. Le monde des héros de roman vit, si j'ose dire, dans une autre étoile, l'étoile où les êtres humains s'expliquent, se confient, s'analysent la plume à la main, recherchent les scènes au lieu de les éviter, cernent leurs sentiments confus et indistincts d'un trait appuyé, les isolent de l'immense contexte vivant et les observent au microscope.
Et cependant, grâce à tout ce trucage, de grandes vérités partielles ont été atteintes. Ces personnages fictifs et irréels nous aident à nous mieux connaître et à prendre conscience de nous-mêmes."

François Mauriac, Le Romancier et ses personnages, Le livre de poche, 1972 (édition R-A. Corrêa, 1933), p. 81 sq.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire