samedi 16 novembre 2013

Confondre l'idée avec sa forme sublime ? (3ème préambule)


"Les chefs-d'œuvre du passé sont bons pour le passé : ils ne sont pas bons pour nous. Nous avons le

droit de dire ce qui a été dit et même ce qui n'a pas été dit d'une façon qui nous appartienne, qui soit immédiate, directe, réponde aux façons de sentir actuelles, et que tout le monde comprendra.

 Il est idiot de reprocher à la foule de n'avoir pas le sens du sublime, quand on confond le sublime avec l'une de ses manifestations formelles qui sont d'ailleurs toujours des manifestations trépassées. Et si, par exemple la foule actuelle ne comprend plus Œdipe roi, j'oserai dire que c'est la faute à Œdipe roi et non à la foule. [...] Sophocle parle haut peut-être mais avec des manières qui ne sont plus d'époque. Il parle trop fin pour cette époque et on peut croire qu'il parle à côté.

 Cependant une foule que les catastrophes de chemin de fer font trembler, qui connaît les tremblements de terre, la peste, la révolution, la guerre; qui est sensible aux affres désordonnées de l'amour, peut atteindre à toutes ces hautes notions et ne demande qu'à en prendre conscience, mais à condition qu'on sache lui parler son propre langage, et que la notion de la chose ne lui arrive pas à travers des habits et une parole frelatée, qui appartiennent à des époques mortes et qu'on ne recommencera jamais plus. [...]

 Si la foule ne vient pas aux chefs-d'œuvre littéraires c'est que ces chefs-d'œuvre sont littéraires, c'est-à-dire fixés; et fixés en des formes qui ne répondent plus aux besoins du temps.

 Loin d'accuser la foule et le public, nous devons accuser l'écran formel que nous interposons entre nous et la foule, et cette forme d'idolâtrie nouvelle, cette idôlatrie des chefs-d'œuvre fixés qui est un des aspects du conformisme bourgeois.

 Ce conformisme qui nous fait confondre le sublime, les idées, les choses, avec les formes qu'elles ont prises à travers le temps et en nous-mêmes, dans nos mentalités de snobs, de précieux et d'esthètes que le public ne comprend plus."

 Antonin Artaud, Le Théâtre et son double (1938), Gallimard, coll. Idées, p. 113-116.

2 commentaires:

  1. C’est un peu le constat que je faisais quand j’ai étudié Phèdre au lycée, pièce de théâtre qui s’est révélée une véritable torture pour moi. Dans un monde idéal, je pense qu’on devrait étudier à l’école l’histoire de l’Art, histoire de mieux comprendre le contexte d’une oeuvre.

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  2. Tu vas être enchanté alors parce que nous étudions l'histoire de l'art ! Il y a même une épreuve orale d'histoire de l'art au brevet depuis 3 ans. Pour Phèdre, je pense qu'elle peut toucher encore aujourd'hui, mais pour cela, il faut une mise en scène qui s'adapte au public, à mon sens.

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