jeudi 7 novembre 2013

Brouiller les pistes

Ce matin, je lis Proust. Et c'est comme un peu de magie qui sortirait du livre...

Dans ce passage connu, extrait de son roman "Le côté de Guermantes", il y parle de Renoir, pour créer une belle métaphore de la littérature ;


"Les gens de goût nous disent aujourd’hui que Renoir est un grand peintre du XVIIIe siècle. Mais en disant cela ils oublient le Temps et qu’il en a fallu beaucoup, même  en plein XIXe, pour que Renoir fût salué grand artiste. Pour réussir à être ainsi reconnus, le peintre original, l’artiste original procèdent à la façon des oculistes. Le traitement par leur peinture, par leur prose, n’est pas toujours agréable. Quand il est terminé, le praticien nous dit : Maintenant regardez. Et voici que le monde (qui n’a pas été créé une fois, mais aussi souvent qu’un artiste original est survenu) nous apparaît entièrement différent de l’ancien, mais parfaitement clair. Des femmes passent dans la rue, différentes de celles d’autrefois, puisque ce sont des Renoir, ces Renoir où nous nous refusions jadis à voir des femmes. Les voitures aussi sont des Renoir, et l’eau, et le ciel : nous avons envie de nous promener dans la forêt pareille à celle qui le premier jour nous semblait tout excepté une forêt, et par exemple une tapisserie aux nuances nombreuses mais où manquaient justement les nuances propres aux forêts. Tel est l’univers nouveau et périssable qui vient d’être créé. Il durera jusqu’à la prochaine catastrophe géologique que déchaîneront un nouveau peintre ou un nouvel écrivain originaux."

D'après ce que j'en comprends, Proust nous dit ici que l'écrivain change la perception que le lecteur a du monde de façon à lui faire adopter sa propre vision. Cela n'est pas "toujours agréable" mais révèle "les rapports nouveaux entre les choses".

Ceci n'est pas ce que vous croyez.

Bien entendu, c'est ce que chacun veut faire en écrivant : montrer au lecteur le monde par son propre bout de lorgnette.

Mais ce qui m'intéresse particulièrement est l'idée que cela n'est pas forcément agréable pour le lecteur. Or, être décentré, brouillé, devoir s'accommoder d'une nouvelle vision suppose qu'on se laisse prendre à minima. Il faut que le lecteur accepte ce traitement.
Bien sûr, certains artistes vous attrapent et vous malmènent sans vous demander votre avis, mais cela n'est pas simple en littérature car il faut bien que le lecteur ouvre le livre et tourne les pages. On ne peut pas le prendre au piège d'une vision instantanée, comme en peinture, ou d'une écoute subie, comme en musique.
Et je constate que les lecteurs d'aujourd'hui sont trop fatigués par leur vie quotidienne pour faire parfois l'effort intellectuel d'en sortir. Certains le font, mais rarement. La plupart ne le fait jamais. Et je ne leur jette pas la pierre.

Mais donc, pour l'auteur subversif, une des options est de s'adapter délibérément aux attentes du public, de créer un produit d'apparence commerciale, et facile, "en prise directe avec la vie quotidienne des lecteurs" (Todorov) et une fois le lecteur attrapé...
brouiller les pistes...

Hin hin hin...

2 commentaires:

  1. Ohhhh, je lis Proust aussi en ce moment (parce que je n'ai jamais réussi à aller au bout de Swann la première fois et que je veux y remédier). Ta réflexion sur la relation lecteur/auteur/récit est vraiment intéressante. D'ailleurs, je crois que c'est toi qui me parlais d'un texte d'Eco à ce propos mais je n'arrive pas à me souvenir duquel :/

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  2. Merci !! Je suis dans les textes théoriques que tu m'as conseillés alors merci à toi ! De Proust, je garde un souvenir ému de Sodome et Gomorrhe parce que je l'avais à l'agreg il y a 10 ans...
    Pour Eco, c'est Lector in fabula, j'en parle ici : http://augredemeshumeurs.blogspot.fr/2013/10/lector-in-fabula.html

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