Tuons le clair de lune

Ce matin, petite lecture du Manifeste du futurisme de Marinetti. Ecrit et distribué en 1909 dans les rues de Milan, il a été publié dans le Figaro le mois suivant.
Avec des relents de fascisme, une misogynie affichée mais plus complexe qu'il n'y parait et des suites peu glorieuses (Marinetti soutiendra activement Mussolini), le Manifeste parait aujourd'hui entâché de boue. Il est cependant le premier des grands textes agitateurs du XXème. J'en admire la poésie dont chaque image semble avoir été mûrement réfléchie pour s'inscrire dans la révolte. La façon dont Marinetti rejette, renie la force de "l'admirable passé" pour produire un art nouveau, "un assaut violent contre les forces inconnues, pour les sommer de se coucher devant l'homme." est incroyable et pose question à une heure où nous sommes tournés vers notre passé pour éviter de regarder le mur vers lequel nous filons.
Ils ont tout bouleversé, tous les arts et même la cuisine (!). Et ils ont échoué en faisant les pires choix politiques qui soient. Triste conclusion.
Voici les premières lignes :


"Nous avions veillé toute la nuit, mes amis et moi, sous des lampes de mosquée dont les coupoles de cuivre aussi ajourées que notre âme avaient pourtant des cœurs électriques. Et tout en piétinant notre native paresse sur d'opulents tapis Persans, nous avions discuté aux frontières extrêmes de la logique et griffé le papier de démentes écritures.
Un immense orgueil. gonflait nos poitrines, à nous sentir debout tout seuls, comme des phares ou comme des sentinelles avancées, face à l'armée des étoiles ennemies, qui campent dans leurs bivouacs célestes. Seuls avec les mécaniciens dans les infernales chaufferies des grands navires, seuls avec les noirs fantômes qui fourragent dans le ventre rouge des locomotives affolées, seuls avec les ivrognes battant des ailes contre les murs!
Et nous voilà brusquement distraits par le roulement des énormes tram¬ways à double étage, qui passent sursautants, bariolés de lumières, tels les hameaux en fate que le Pô débordé ébranle tout à coup et déracine, pour les entraîner, sur les cascades et les remous d'un déluge, jusqu'à la mer.
Puis le silence s'aggrava. Comme nous écoutions la prière exténuée du vieux canal et crisser les os des palais moribonds dans leur barbe de verdure, soudain rugirent sous nos fenêtres les automobiles affamées. - Allons, dis-je, mes amis ! Partons ! Enfin la Mythologie et l'Idéal mystique sont surpassés. Nous allons assister à la naissance du Centaure et nous verrons bientôt voler les premiers Anges ! Il faudra ébranler les portes de la vie pour en essayer les gonds et les verrous !... Partons! Voilà bien le pre¬mier soleil levant sur la terre !... Rien n'égale la splendeur de son épée rouge qui s'escrime pour la première fois, dans nos ténèbres millénaires.
Nous nous approchâmes des trois machines renâclantes pour flatter leur poitrail. Je m'allongeai sur la mienne comme un cadavre dans sa bière, mais je ressuscitai soudain sous le volant - couperet de guillotine - qui menaçait mon estomac. Le grand balai de la folie nous arracha à nous-mêmes et nous poussa à travers les rues escarpées et profondes comme des torrents desséchés. Ça et là des lampes malheureuses, aux fenêtres, nous enseignaient à mépriser nos yeux mathématiques. - Le flair, cri ai-je, le flair suffit aux fauves!... Et nous chassions, tels de jeunes lions, la Mort au pelage noir tacheté de croix pâles, qui courait devant nous dans le vaste ciel mauve, palpable et vivant. Et pourtant nous n avions pas de Maîtresse idéale dressant sa taille jus¬qu'aux nuages, ni de Reine cruelle à qui offrir nos cadavres tordus en bagues byzantines !... Rien pour mourir si ce n'est le désir de nous débarrasser enfin de notre trop pesant courage! "


Vous pouvez lire la suite ici :
 http://zinclafriche.org/mef/wp-content/uploads/2009/12/manifestefuturismefr.pdf


Je complète avec ces mots sur Bergson, philosophe des avant-gardes


"Notre durée est faite de notre mémoire : Bergson pense en effet que nous n’oublions rien, que tout ce que nous avons vécu est intégré dans notre durée. Bien entendu, nous ne nous souvenons pas de tout à tout moment, mais c’est parce que nous n’avons pas besoin, dans le moment présent, de la totalité de nos souvenirs. (Proust sera considéré par tous comme un romancier bergsonien.) Chacune de nos perceptions actuelles est ainsi mêlée, imprégnée, de notre passé dans une symbiose que seuls les peintres et les romanciers savent montrer.

Quand nous percevons une table et des fruits, nous projetons sur ces objets d’autres tables que nous avons jadis perçues, d’autres fruits que nous avons mangés. Les uns et les autres se mêlent, mais aussi les objets et les êtres entre eux : tel canapé se mêle dans notre perception à la femme assise dessus, comme l’autobus se mêle à la rue qu’il parcourt. Les objets ne sont pas séparés les uns des autres comme nous croyons qu’ils le sont, et une peinture fidèle devrait rendre ce fondu enchaîné qui est, en fait, la vérité cachée sous les mots. La perception rend simultané ce que nous croyons séparé dans des espaces et des temps différents. La perception fabrique des simultanéités."

François Azouvi, La Gloire de Bergson. Essai sur le magistère philosophique, Paris,  Gallimard, 2007.

Commentaires

  1. Marrant, j'avais étudié un extrait du manifeste avec mes élèves de Première L quand j'enseignais ;) Je ressens un peu la même chose : au-delà de l'aspect politique c'est fascinant.

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  2. Amusante cette évocation bien-pensante (très "gauche morale" en somme) de ce qui fut une véritable révolution culturelle. Une révolution venue de la "droite". Dissolution de la langue, éclatement de la syntaxe, libération du discours, rupture des formes traditionnelles en peinture et en sculpture, etc.

    Cette révolution fut pensée et menée par d'abominables "fascistes" ! Evola, qui fut futuriste avant d'être dadaïste, Pound et, bien sûr, Marinetti, fidèle mussolinien qui combattit, comble de l'horreur, sur le front de l'Est.

    Sans doute vous faudra t-il laisser aux hommes de "droite" (qui ne sont et n'ont jamais été "à droite") le goût de l'avant-garde prométhéenne.

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  3. Merci Anonyme pour votre commentaire tout-à-fait méprisant et fort utile à ceux qui n'y connaissent rien : ils se sentiront écrasés et à tort puisque vous ne dites pas grand chose de plus que ce que je dis, que cela est plus complexe qu'il n'y paraît et qu'il faut les lire pour les percevoir avec discernement. La prochaine fois, signez !

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