Tropismes


tropisme /tʁɔ.pism/ masculin
1/ (Biologie) Réaction de positionnement causée par des agents physico-chimiques et observée chez certains végétaux (orientation) et insectes (locomotion).
2/ (Figuré) (Littéraire) Inclination irrésistible qui oblige un individu à réagir d’une manière déterminée. — (André Gide)
3/ (Figuré) (Littéraire) Réaction psychologique basique inexplicable. — (Nathalie Sarraute)


Lectures prérequises : Le rouge et le noir de Stendhal / Un roi sans divertissement de Giono / Tropismes de Sarraute
(si vous ne les avez pas lus, ce n'est pas grave, vous pouvez lire ce qui suit, ça vous permettra de mieux faire semblant de les avoir lus, au cas où. On ne sait jamais !)

Donc,  ce matin, je trouve une suite logique entre Stendhal, Giono et Sarraute.

Stendhal a montré l'âme humaine dans toute sa vérité sale selon le mot de Mérimée :

"Un de vos crimes c'est d'avoir exposé à nu et au grand jour certaines plaies du cœur humain trop salopes pour être vues... Il y a dans le caractère de Julien des traits atroces, dont tout le monde sent la vérité mais qui font horreur. Le but de l'art n'est pas de montrer ce côté de la nature humaine."

Prosper Mérimée, Lettres à Stendhal

Giono, dans Un roi sans divertissement, touche lui aussi à l'ironie stendhalienne. 

Petit écart : Giono admirait beaucoup l'auteur comme on l'entraperçoit dans cette interview où il démonte Balzac de façon très drôle, je trouve :
"Balzac commence par te décrire la France. Dans la France il te décrit une province, dans une province il te décrit une vallée, dans la vallée il te décrit le château, dans le château il te décrit un escalier ; l’escalier arrive à un palier, sur le palier il y a des portes; il te décrit les portes, et puis après il te décrit une chambre, et on rentre dans la chambre et le roman est fini. C’est généralement à ce moment-là que le roman de Stendhal commence."

En fait, revenons à nos moutons, ce que j'ai trouvé dans ces deux proses, c'est une façon bien particulière de définir chez l'être humain particulier dont ils se saisissent, Julien (Stendhal) ou Frédéric (Giono), les sentiments en mouvement, les torsions du coeur, ses révolutions. Comme Julien change, sans cesse ! Comme Stendhal le montre et le fit vivre, c'est incroyable de voir ce coeur battre sur la table du chirurgien et d'en observer les moindres détails. Giono fait de même, avec toujours cette distance qui nous protège, lecteurs, des conséquences d'un tel spectacle. Il multiplie les points de vue, il mélange les temps de la narration et nous voici sauvés des conséquences qu'un examen approfondi du coeur humain pourrait provoquer.

Car cette vision prolongée pourrait, par jeu de miroirs, nous plonger dans des abîmes de perplexité et de questionnements, voire de souffrance, qui nous ferait tomber le livre des mains. Or le romancier ne souhaite pas nous perdre et son ironie nous sauve de la dégringolade. Le narrateur crée une distance que nous pouvons adopter, reculant d'un pas, quand il intervient dans le récit. De fait, alors que nous sommes plongés dans la contemplation du coeur palpitant, bleu violacé, avec ces veines qui bougent toutes seules, soudain, le narrateur nous tire par la manche et nous permet de ne pas vomir.

Chez Sarraute, il y a ce même don dans la description des sentiments : les tropismes en sont l'image exacte et quel talent pour une jeune femme, quel génie déjà, dans la trentaine, pour donner une image si juste des intérieurs humains !

« Ce petit livre qu'elle vient de publier n'offre pas uniquement l'intérêt d'une curiosité littéraire. II peut être considéré comme l'échantillon avant coureur d’une œuvre dont l’acuité et la profondeur nous surprendront peut-être un jour. ». Victor Moremans, Ce qu'on lit, La Gazette de Liège, 3 mars 1939.

C'est le seul critique qui la remarque, même si Sartre et Jacob l'ont vue aussi : aujourd'hui, on parle de Tropismes comme le premier pas du Nouveau roman. Je loue la volonté esthétique des auteurs du Nouveau roman qui ont voulu se passer des influences passées. Mais là, dans Tropismes, je vois "certaines plaies du cœur humain trop salopes pour être vues...". 

Extrait : 

"Toujours fixés sur elle, comme fascinés, ils surveillaient avec effroi chaque mot, la plus légère 
intonation, la nuance la plus subtile, chaque geste, chaque regard : ils avançaient sur la pointe des pieds, en se retournant au moindre bruit, car ils savaient qu'il y avait partout des endroits mystérieux, des endroits dangereux qu'il ne fallait pas heurter, pas effleurer, sinon, au plus léger contact, des clochettes, comme dans un conte d'Hoffmann, des milliers de clochettes à la note claire comme sa voix virginale — se mettraient en branle."


Il n'y a pas cependant l'ironie stendhalienne, ou les multiples points de vue et sauts narratifs de Giono.  Non, ici, ce qui nous sauve, c'est la brièveté de ces tropismes, l'absence d'intrigue, le manque de substance du personnage lui-même qui n'est plus qu'un coeur qu'on observe avec fugacité. Les possibilités d'identification sont partielles, brèves, peu construites. Le lecteur est protégé.

Comme lui cependant, elle saisit tout ce que provoque la confrontation aux conventions sociales, les formules stéréotypées, les interactions entre humains les plus fines. Comme lui, elle cherche les parcelles de réalité. Ce que Sarraute voyait chez Flaubert, on le trouve aussi chez Stendhal. Je cite Benoît Auclerc

"Ce qui fait la force de l’œuvre pour Sarraute, c’est précisément qu’elle nous permet de participer et de nous distancier de ses projections fantasmatiques, y compris dans ce qu’elles ont de moins élaboré ; d’être en mesure de désigner comme telles les images séduisantes et stéréotypées, et de reconnaître comme sien le plaisir d’Emma face à ces images. C’est ce dédoublement de la réalité, qui, précisément, constitue le « pan de la réalité » que Flaubert met au jour."

Et ce qui m'intéresse tout particulièrement dans cette suite de lectures que j'ai faites hier et aujourd'hui, c'est bien le pouvoir de Stendhal, Giono et Sarraute de présenter la réalité de manière à faire évoluer les représentations qu'en a le lecteur : ce pouvoir, il est bien connu, on sait que l'auteur nous réveille l'esprit par ses mots et sape ainsi les représentations dominantes, stéréotypées, pour nous pousser à nous construire une représentation plus fine de l'humanité (pas forcément la sienne : il ne s'agit pas d'être mégalo ! Juste faire réfléchir et laisser l'esprit du lecteur devenir plus acéré, être l'étincelle, en fait).

 Mais la vraie leçon de ces lectures est de découvrir comment l'auteur nous épargne, afin de ne pas nous perdre.  La leçon que j'en tire, c'est qu'il faut prendre soin, lorsqu'on réussit à dégager un "pan de réalité", de ne pas laisser le lecteur se mirer dans celui-ci comme dans un miroir. Il faut, par l'ironie, Stendhal, Giono, ou la brièveté et le flou, Sarraute, créer une distance qui permette au lecteur de rester lecteur, de ne pas lâcher le livre, de ne pas fuir ou s'abîmer dans la contemplation de son propre pito (nombril).

Voici  donc mes conclusions :


1/ Décrire la réalité, oui, mais ne pas devenir un médecin légiste qui perdrait son pouvoir de subversion en donnant la nausée au lecteur. Prendre soin, malgré nos précautions d'auteur pour l'épargner, de notre pouvoir de subversion afin qu'il ne soit pas trop écorché. Trouver le point d'équilibre. 
Ainsi, le lecteur se trouvera être l'enfant dans ce tropisme de Sarraute :
 "Mais tandis qu’il revenait à lui et quand elles le laissaient enfin raccommodé, nettoyé, arrangé, tout bien accommodé et préparé, la peur se reformait en lui, au fond des petits compartiments, des tiroirs qu’elles venaient d’ouvrir, où elles n’avaient rien vu et qu’elles avaient refermés."
Nos messages resteront alors au fond des tiroirs.
2/ Lire Stendhal, encore.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Tous à poils

Les femmes qui lisent sont dangereuses

La carte du tendre