Palimpsestes



Révisant hier l'illustre ouvrage de Genette, j'ai retrouvé avec plaisir ces concepts que j'avais étudiés en fac et que je pensais avoir oubliés. Non en fait, ils ne sont pas oubliés mais ingérés, digérés et réemployés. Je vais vous le montrer tout à l'heure. ;-)

Evoquons deux secondes ma douche aussi sous laquelle les idées, loin d'être rafraîchies, se déchaînent : deux nouveaux bourgeons d'histoire sont apparus hier qui vont soutenir ma réflexion du jour. Tout d'abord une envie de récit de voyage mêlé à un policier avec une pointe de fantastique : il s'agirait de suivre un jeune homme envoyé à Rome pour une quête, son professeur de fac l'envoie trouver un passage manquant du manuscrit de Stendhal ayant servi à ses Promenades dans Rome.  Dans sa recherche, il va se perdre et se retrouver, enfin, comme tout héros, hein !
La seconde idée n'est pas bien originale, j'imagine que cela a déjà été fait : il s'agirait de faire le roman de Mme de Grignan et de raconter ce que vit la fille Sévigné loin de sa mère. Je pense que je peux bien m'amuser cependant car la mère était tout de même un archétype de l'invasion permanente et je vois bien sa fille essayer de se dépêtrer de tout cela.

Bref, entre Genette et ces idées nées de mes lectures agrégatives, je touche du doigt ce que je souhaitais de cette année. Reprendre, enrichir, vivifier mes savoirs et les transformer en savoir-faire dans l'écriture tout en tentant d'avoir ce fichu concours.

Je reviens à l'intertextualité ; c'est ce qui m'intéresse le plus en littérature, comme beaucoup, j'imagine, que de retrouver les fils qui relient les oeuvres les unes aux autres depuis l'origine.

Pour plus de précision, cette page récapitulative vous aidera, si vous ne connaissez pas vous-même ces idées.
(et puis, plus poussé mais peut-être plus indigeste :

 J'aime aussi enseigner cela à mes élèves et j'ai ainsi travaillé l'an passé avec les 5èmes sur les liens entre le Roman de Renart et Fantastique Maître Renard, entre les fabliaux et le vaudeville, entre Roland à Roncevaux et le gouffre de Helm, entre Erec et Enide et Aragorn et Arwen. De la même façon, j'adore réfléchir à des romans en cherchant quelles sources les alimentent dans mes lectures, visites, visionnages et quelles racines profondes ils ont. Je me rends compte ainsi que les textes que j'ai entendus souvent (en chanson particulièrement) ou appris, reviennent facilement sous ma plume. Je suis certaine que c'est aussi le cas pour vous .
 Il y avait ainsi dans La saveur des figues ces mots de Verlaine : 

"Je ne me rappelle pas avec exactitude mes rêves, je me souviens qu’ils étaient doux et sonores mais rien de plus."

Dans A la source des nuages, j'en ai glissé deux consciemment :
"Elle s'installe derrière un beau bureau en bois sombre, poli par les ans, et nous fait signe de nous asseoir face à elle."
"Quand le chef des gardes me sort du bureau, toujours entravée, j'ai un goût amer dans la bouche. Le goût des sangs et des larmes, oui et autre chose, que je n'avais jamais imaginé. Celui de la honte."
Un carambar à qui trouve les sources de l'intertexte ! 

Avec les Fortune cookies, je suis allée un peu plus loin. J'ai créé un hypertexte de Moana : Sandrine Scardigli m'a demandé la version adulte de Moana, la voici.  A partir du postulat d'un personnage féminin qui, dans un contexte post-apo doit traverser une partie du monde pour retrouver une personne aimée, voici les deux versions, pour ados et pour adultes. L'Odyssée est convoquée, mais aussi la Poétique d'Aristote dans les Fortune cookies, comme architextes. Rien que ça, me direz-vous ! Mais il ne s'agit pas de prétention, au contraire : je pense qu'il est bien plus honnête de reconnaître cette transtextualité. Cela ne suppose pas pour autant que je cherche à m'élever au-dessus du modèle, pas du tout. Il ne s'agit que de dire combien je suis redevable. 

Le paratexte est essentiel aussi, avec en exergues, des passages de lois et des citations de chansons ou de poèmes qui sont la source, l'expression condensée et/ou le prolongement du chapitre. J'y tiens énormément, je les ai retouchés, repensés, remaniés dix fois, ils sont tous essentiels à mes yeux. Après, le lecteur en fera ce qu'il voudra, ce n'est plus mon affaire. 

L'exergue du roman lui-même est ma ligne directrice pour ce texte, ma préface. Mais pourquoi en écrire une alors qu'Aragon parle bien mieux que moi (je hais le bonhomme politiquement mais quand même, j'aime terriblement ce qu'il a écrit, d'Aurélien à sa poésie). Je l'ai donc cité !

Je ne dis pas cela pour démoraliser Il faut regarder le néant En face pour savoir en triompher Le chant n est pas moins beau quand il décline Il faut savoir ailleurs l'entendre qui renaît comme l'écho dans les collines Nous ne sommes pas seuls au monde à chanter et le drame est l'ensemble des chants
Le drame il faut savoir y tenir sa partie et même qu'une voix se taise Sachez le toujours le choeur profond reprend la phrase interrompue Du moment que jusqu'au bout de lui même le chanteur a fait ce qu'il a pu Qu'importe si chemin faisant vous allez m'abandonner comme une hypothèse
Aragon, Épilogue


Enfin, le roman lui-même est bourré d'intertextes, de références, de clins d'oeil à tous ou aux happy few (les dates, les nombres, les lieux sont signifiants) et d'intratextes aussi (le magicien des images revient par exemple, en personnage tragique). Je me suis beaucoup amusée dans ce texte à tisser ce que j'aimais, à utiliser le matériau littéraire et cinématographique que j'ai accumulé pour produire un autre texte. Je suis d'autant plus fière de pouvoir bientôt le publier pour que nous puissions en discuter.

Commentaires

  1. Un sujet qui me parle, tu le sais, puisque mes romans aussi sont bourrés d'intertextes, à travers des citations, des noms, des lieux, des images ;-)
    Certains tiennent de la private joke, d'autres moins ! (j'en avais d'ailleurs fait un article sur mon blog il y a quelques semaines. Les grands esprits... ^^)

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  2. Et je l'avais lu avec grand plaisir !

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  3. J'aime beaucoup ce concept. Personnellement, je le vois comme une traduction de notre richesse intérieure. Nos lecture, notre savoir, notre culture, ressortent forcément dans nos romans, et je trouve ça génial. Je sais que je le fais beaucoup, parfois volontairement, parfois totalement inconsciemment.

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  4. Tu as raison, c'est tout à fait cela : la traduction de notre richesse intérieure ! J'adore cette image !

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  5. Belle idée que ce voyage à Rome, j'ai hâte de lire ça ;)

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