mardi 22 octobre 2013

La remotivation du signifiant

Lecture passionnante de Michèle Aquien sur la poésie contemporaine, je partage et j'illustre le propos avec un poème de Ghérasim Luca :

"Dans le discours courant, le signifiant n'est que le support du signifié et c'est sur le signifié que se règlent la logique du sens et l'avancée des idées, alors que, dans la poésie moderne, il joue à plein dans la dynamique densemble, aussi bien par ses capacités associatives que par le jeu des ambiguïtés, par son aspect visuel que par son aspect acoustique, enfin et surtout par la structuration signifiante qu'est le poème en son entier.

[...]
La remotivation du signifiant rend attentif à sa lettre, et non, à l'instar du discours ordinaire, d'abord à ce quil renvoie de signification  ; il est à prendre en lui-même et dans tous ses éléments, et c'est dans cette lecture (ou écoute) complète que peut s'entendre ce qu'il dit. Elle nécessite donc que le lecteur (ou auditeur) s'y arrête, la compréhension ne vient qu'après. Cest ainsi qu'est privilégiée également la création verbale ; loin d'être figé dans un état plus ou moins fixe de la langue, le signifiant est en constante invention. […] On a beaucoup reproché à la poésie contemporaine de ne pas être compréhensible. Elle n'a pas à l'être, elle doit appréhendée, saisie dabord par tout ce qu'elle met en œuvre de structuration prête à signifier. Le reste vient ensuite, une fois que la marque signifiante a fait son travail  : l'unité du sens ne peut prétendre s'établir que sur cette lecture préalable."

Michèle Aquien, «  Langage poétique  », dans Michel Jarrety (dir.), Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours, © PUF, 2001, p.   409


Voici ce qui semble être pour moi la traduction de cette réflexion dans le domaine de la photographie, par Paul Nougé, le surréaliste belge :

  
Le texte de Luca :


Son corps léger
est-il la fin du monde?
C’est une erreur
c’est un délice glissant
entre mes lèvres
près de la glace
mais l’autre pensait:
ce n’est qu’une colombe qui respire
quoi qu’il en soit
là où je suis
il se passe quelque chose
dans une position délimitée par l’orage

Près de la glace c’est une erreur
là où je suis ce n’est qu’une colombe
mais l’autre pensait:
il se passe quelque chose
dans une position délimitée
glissant entre mes lèvres
est-ce la fin du monde?
C’est un délice quoi qu’il en soit
son corps léger respire par l’orage

Dans une position délimitée
près de la glace qui respire
son corps léger glissant entre mes lèvres
est-ce la fin du monde?
mais l’autre pensait: c’est un délice
il se passe quelque chose quoi qu’il en soit
par l’orage ce n’est qu’une colombe
là où je suis c’est une erreur

Est-ce la fin du monde qui respire
son corps léger? mais l’autre pensait:
là où je suis près de la glace
c’est un délice dans une position délimitée
quoi qu’il en soit c’est une erreur
il se passe quelque chose par l’orage
ce n’est qu’une colombe
glissant entre mes lèvres

Ce n’est qu’une colombe
dans une position délimitée
là où je suis par l’orage
mais l’autre pensait:
qui respire près de la glace?
est-ce la fin du monde?
quoi qu’il en soit c’est un délice
il se passe quelque chose
c’est une erreur
glissant entre mes lèvres
son corps léger

***

Ghérasim Luca (1913-1994) – La Fin Du Monde, in Paralipomènes (1969)

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