Ecrire avec Paul, 2 : au coeur du projet

Voici 3 semaines, je vous donnais quelques détails sur l'avant :
 http://augredemeshumeurs.blogspot.fr/2013/09/ecrire-avec-paul-1-details-sur-lavant.html
Maintenant, attaquons le coeur du projet...

Les premiers temps, nous avons beaucoup communiqué... les débuts n'ont pas toujours été simples :
"So, je ne comprends pas ce que tu dis..."

"Paul, je t'assure qu'on peut invoquer la loi de Matheson pour achever notre histoire... non, ce n'est pas trop étrange ! Non, ce n'est pas fou ! "

"So, il faudrait que tu rajoutes de la magie, là.
— Mais il y en a : regarde, les patates sont scintillantes !"
...

Nous avions l'idée, il nous fallait la développer en un scénario digne de ce nom et sur lequel nous serions d'accord. Dans les faits, chacun proposait des idées que nous suivions, développions, abandonnions, retrouvions ou délaissions définitivement. Petit à petit, nous avons dessiné les grandes lignes, trouvé la fin, le ventre de la baleine et le point de non-retour, comblé les trous et défini les détails ... Comme nous avions encore un peu de mal à décider de certains éléments de la fin tout en étant d'accord sur les grandes lignes, nous avons commencé à écrire : nous nous mettions d'accord sur ce que nous souhaitions dans les prochains chapitres en rediscutant la suite à chaque fois, jusqu'à ce que les derniers points d'ombre soient dissipés.
Nous prenions des notes et Paul lisait à ce moment-là beaucoup de théories sur ce sujet : cette aide a été précieuse. Moi, j'ai apporté ma connaissance de la littérature jeunesse et des collégiens. 

Nous avons choisi d'aborder la guerre de 14, il est évident que nous ne pouvons pas dire n'importe quoi d'une part, et que nous aurons un rôle didactique d'autre part. Comment faire en sorte de ne pas en faire un document pédagogique déguisé en roman et rester dans le domaine de la littérature ?

Nous avons donc passé des heures au téléphone pour écrire les premiers chapitres en construisant et déconstruisant le roman à chaque étape ! Le soir, le mercredi matin pendant la leçon de piano...
Merci à nos conjoints et nos enfants...

Concrètement, nous avons décidé de qui écrirait quoi dès le début : Paul prenait Adrien et moi Hadrien et chacun écrirait les chapitres d'un des deux personnages. Nous dessinions tout le contenu des chapitres ensemble et ensuite, nous écrivions. Au début, j'avais tendance à dire "Ton Adrien / Mon Hadrien" mais Paul disait "Adrien sans H / Hadrien avec un H" pour que les personnages ne soient pas "à l'un" ou "à l'autre". Il avait raison, ce sont aujourd'hui nos (H)Adrien-s !

Paul ayant écrit le chapitre 1, il nous semblait logique au début que j'attende qu'il ait fini le sien pour lire et "corriger" avant d'écrire le mien, de le lui faire lire et "corriger" et de faire donc les chapitres dans l'ordre. En fait, nous ne sommes pas des personnes très... logiques. Surtout Paul. Mais j'avoue que j'ai aussi un grain de folie.


Donc, j'écrivais mon chapitre, par exemple le 6 et je lui envoyais : il le "goûlisait", il écrivait le 5 et il me les envoyait pour que je "goûlise" le 5 avant de corriger le 6. Après quoi, je lui renvoyais les deux, il corrigeait le 5 et moi, pendant ce temps, j'écrivais le 8. Des fois, on s'est un peu emmêlé les pinceaux. Nadia Coste, une de nos bêta-lectrices (love), a déjà repéré quelques incohérences... Du genre Hadrien qui répond à une lettre qu'il n'a pas encore reçue...

Cela peut sembler bizarre mais ça a marché ! Cela a valu aussi à nos amis de nous entendre pester et râler pendant 4 mois : "tu n'as pas fini ton chapitre, magne-toi !". Agnès m'a même harcelée à son tour, soutenant mon infâme collaborateur : "Tu as fini ton chapitre ?"

Attendez... pendant que j'écris, je vois vos sourcils froncés et votre front soucieux : vous vous demandez "mais qu'est-ce que c'est que ce verbe "goûlire" qu'elle a employé plus haut ?". Explication.

GOÛLIRE v.  ◊ Mettre un texte à son goût en le commentant avec force détails lors de la lecture.

Habitués à nous bêta-lire l'un l'autre, nous sommes rapidement arrivés à la question essentielle d'un écrit à 4 mains. De quelle façon allions-nous influer sur les écrits de l'autre :  nous aurions pu tenter une expérience dans laquelle chacun aurait géré sa partie de façon totalement indépendante avec des discussions seulement sur les articulations. Mais non : c'est notre livre à tous les deux, dès le début, nous avons su que nous assumerions tout ensemble tout le roman et non pas simplement "nos chapitres".

D'où cette question, comment nous bêta-lire l'un l'autre ?
La bêta-lecture suppose que l'auteur reste libre de l'ensemble de ses choix et que le bêta garde une distance avec ce texte qui n'est pas le sien. Or dans notre livre, nous n'étions pas dans ce cas de figure et pourtant, nous avions à coeur de ne pas nous contraindre l'un l'autre et de garder autant de liberté que possible. Nous nous sommes donc autorisé une bêta-lecture plus intrusive, plus suggestive aussi et parfois aussi des corrections, que l'autre pouvait toujours invalider bien sûr. Nous avons défini les points qui posaient problème pour les rediscuter ensemble et nous les soumettre de nouveau afin d'arriver à ce qui nous convenait à tous les deux. 

Cela aurait pu être vraiment difficile et douloureux. Mais c'est Paul, l'inverse du point Godwin, celui dont le simple nom apaise les tensions.

Et puis nous nous connaissions déjà très bien, nous avons travaillé ensemble au quotidien pendant près de 3 ans, chez Cocyclics. En tant que permanents du collectif, nous communiquions, débattions, prenions des décisions tous les jours avec l'équipe : nous étions déjà habitués. Et les autres permanents se rappellent, j'imagine, que nous étions presque toujours d'accord.
(parfois il avait tort...)

Au final, tout ce qui est dans le roman nous appartient à tous les deux. En ce moment par exemple, Paul le bidouille un peu et je sais que je peux lui faire une totale confiance, que je n'ai pas besoin de "vérifier" même si bien sûr je suis curieuse de savoir comment il va corriger ces fameuses incohérences repérées par Nadia. 

Mais nous parlerons des corrections dans un autre article, celui-ci est bien assez long... Et les corrections ne sont pas finies !

Nous avons donc mis 5 mois à écrire le roman. 1 mois de discussion, 4 mois d'écriture, 23 chapitres et près de 300 000 signes.
Le 14 septembre, le manuscrit était prêt et nous l'avons envoyé à l'éditrice.
La suite au prochain épisode...


Commentaires

  1. Bon, le plus important, c'est que l'ours ne se soit pas arraché tous les poils de stress pendant ces 5 mois ! :)
    Très intéressant comme article, j'ai hâte de lire la suite (et de lire 14-14, tout simplement...).

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  2. Oh ! Je crois que je me suis emmêlée dans les (H)adrien-s !!! (je croyais que tu gérais le fil d'Adrien) ^^

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  3. @Roanne, merci beaucoup !
    @NB, Hiii, c'est énorme !! Je suis trop contente que ce soit si emmêlé que tu ne saches plus qui a fait quoi , alors que tu nous connais si bien !!! (Et j'avais dit à Paul pour l'asthme, que tu le signalerais si ça ne passait pas, c'est drôle ! Mais lui n'a pas lu l'Ascenseur, il ne savait pas)

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  4. c'est vraiment une formidable expérience, je pense ! Quelle belle complicité et quel échange ! J'ai hâte de lire et je croise pour vous !

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  5. Merci Earane ! Parution en avril, normalement !

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  6. Je crois que «  regarde, les patates sont scintillantes ! » est désormais une réplique culte ! :D Je crois les doigts pour votre soumission, j’ai hâte de vous lire !

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