vendredi 27 septembre 2013

Ecriture de tableau


 Elle regarde. Elle regarde sans savoir si elle a le droit d'être là, si franchir ce seuil ne lui sera pas reproché. Et s'il se retourne, lui, là-bas. Il semble loin, attentif à ce qu'il fait, il ne la remarquera pas.
Qu'a-t-il laissé là ? Sa pêche ? Il est doué ! Sa carte ? Pour quoi faire ? Il semble organisé, il fait peut-être cela tout le temps... Elle n'arrive pas à savoir si c'est un jeune homme, un de ces pêcheurs acharnés qui revendent leurs prises au marché pour améliorer l'ordinaire. Ou un vieux, gentil papi du dimanche ou affreux dégoûtant qui regarde sous les jupes ? Peut-être un type sans âge qui vient échapper à un quotidien sans attrait, une femme de mauvaise humeur, des enfants qui ne le comprennent pas... qu'il ne comprend pas. Elle se dit qu'elle pourrait aller s'asseoir à côté de lui, doucement, sans un bruit, pour ne pas effrayer les poissons, pour ne pas lui faire peur, à lui. Pour ne pas avoir peur elle-même. Et si c'était un fou ? Un de ces hommes qui vous jettent dans un trou d'eau après avoir commis l'irréparable ? Elle a froid soudain, ces poissons lui semblent morbides, pendus ainsi. Et qu'est-ce que c'est, par terre ? Elle n'arrive pas à voir distinctement, elle n'ose pas s'approcher. Il les a dessinés ? Quel drôle de bonhomme, quand même ! Un artiste ? Un artiste pêcheur, ce serait vraiment étrange... Elle est presque intimidée tout soudain. Il se retourne, elle s'enfuit.


Tableau de Pierre Roy, "surréaliste mineur" selon les critiques, peintre nantais, se raccrochant au surréalisme tout en explorant d'autres voies. 1919, Adrienne pêcheuse.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire